des araignées et des livres

On pourrait croire que toutes les araignées de la ville se donnent rendez-vous sur les passerelles qui enjambent la rivière près de chez nous. C’est peut-être seulement que je les remarque là plus qu’ailleurs, je ne sais pas. Elles attirent particulièrement l’attention à la noirceur sur la passerelle la plus récente parce que leurs toiles sont rétro-éclairées par des ampoules cachées derrière les mains-courantes.

En passant là l’autre soir, je me suis arrêtée pour regarder une araignée tisser sa toile, patiemment, précisément. Malou était avec moi, dans le porte-bébé, et je me suis dit que j’aimerais en savoir plus sur les araignées pour pouvoir lui expliquer un jour comment elles arrivent à réaliser leurs toiles sans se mêler.

J’ai ce même réflexe quand on marche dans la forêt et que je me rend compte de tous les arbres, de tous les champignons, de tous les oiseaux dont j’ignore le nom. Pendant les promenades de mon enfance, mon père pouvait identifier presque tout ce que nous trouvions, observions ou entendions. Vers 11 ou 12 ans, j’étais convaincue que j’étais trop cool pour ces aventures du dimanche à ramasser des champignons ou à observer des oiseaux mais heureusement, ça a eu le temps de changer dans les années qui ont suivi. Je me souviens l’avoir accompagné, un matin d’hiver, à la réserve du Cap-Tourmente. Je devais avoir 16 ou 17 ans, nous étions partis à la noirceur pour aller observer les oiseaux. Je me rappelle encore que nous avions repéré une chouette épervière et une chouette lapone — enfin, mon père les avait repérées et moi j’avais pointé les jumelles dans la direction qu’il m’indiquait. Après quelques heures, nous avions terminé notre aventure devant une assiette d’œufs-bacon dans un petit resto familial de la Côte de Beaupré.

//////////

Au cours des derniers jours, profitant de la visite de ma tante au Québec, j’ai passé plusieurs heures à trier les nombreuses boites entreposées lorsque nous avons vidé l’appartement de mes parents il y a une dizaine d’années. Au moment de ce déménagement, j’habitais aux États-Unis et mon frère vivait dans des petits apparts d’étudiant, ce qui a limité les objets que nous avons gardés l’un.e et l’autre. Malgré cela, presque tout ce qui se trouvait dans le grand appartement où nous avons grandi a été soigneusement emballé et entreposé chez une autre tante. Au fil des années, nous avons récupéré certains objets utilitaires mais une grande partie des boites étaient restée intacte depuis.

Aujourd’hui, mon frère et moi avons ouvert une boite après l’autre, triant les objets utiles et inutiles, les trésors cachés, les tissus abimés, les papiers oubliés, les bibelots, le matériel de camping. Beaucoup, beaucoup de vaisselle (il y aurait une histoire entière à écrire là-dessus mais ce sera pour une autre fois!). Et des boites et des boites de livres. Quelques romans et essais ayant appartenu à ma mère (j’en avais déjà rapatrié une bonne partie il y a quelques années) mais surtout énormément de livres de référence ayant appartenu à mon père. Des guides illustrés des oiseaux, des poissons, des insectes, de la flore — d’Amérique du Nord, de la France, de différentes régions du Québec — des volumes théoriques en tout genre, des livres de « non-fiction » en anglais, commandés sur internet avant que tout se commande sur internet.

Alors que nous avions trié assez rapidement les boites de BD de notre enfance et les romans entre les pile « à garder » et « à donner », je n’ai plus su quoi faire de tous ces livres. La journée tirait à sa fin. Je sentais le poids de l’histoire portée par ces objets dont nous nous défaisions et je n’étais pas prête à me détacher de ces livres. Même si pour la plupart, je sais que je ne les lirai pas, ils retournés dans des boites en vue du jour où j’aurai plus de place pour les ranger chez moi.

J’aimerais avoir le temps et l’intérêt pour lire tous les livres de mes parents. Peut-être que si je passais à travers chacun de ces ouvrages choisis par mon père ou ma mère, je parviendrais à mieux les connaitre? Peut-être, mais ce n’est pas tout à fait ça que je recherche. J’ai rapporté un guide des oiseaux en me disant que je le parcourrais avec Aimé. Peut-être que nous enrichirons nos balades en forêt de nouvelles connaissances. Peut-être. Mais ce que je voudrais vraiment, c’est que mon père soit là pour lui montrer des parulines et des carouges et pour l’amener cueillir des champignons.

//////////

La thèse de doctorat de mon père portait sur l’organisation spatiale d’un assemblage d’araignées*. Je ne crois pas la lire un jour mais j’aimerais qu’il soit là pour expliquer à Malou comment les araignées de la rivière Saint-Charles tissent leur toile sans se tromper.

araignées

* LECLERC, J., 1990. Organisation spatiale d’un assemblage d’araignées et stratégies d’exploitation des ressources : approche expérimentale et modélisation. Thèse de Doctorat (Écologie), Université Paris 6 : 80 p.

2 réflexions au sujet de « des araignées et des livres »

  1. Ça faisait vraiment longtemps que je n’étais pas venue te lire, Typhaine. Et ce texte sur la transmission des connaissances et du partage d’expériences avec nos enfants me parle beaucoup. Quand j’étais petite, ma grand-mère maternelle vivait près des Plaines, et elle m’y emmenait souvent pour se promener. J’y suis allée avec ma fille et ma mère récemment, et l’absence de ma grand-mère me pesait. J’aurais vraiment aimé qu’elle rencontre ma fille. Qu’elle lui caresse le visage avec ses mains grandes et douces, comme elle faisait avec moi. Qu’elle lui apprenne à siffler, comme elle l’a fait avec moi. Avoir un enfant a fait resurgir la douleur de l’absence de ma grand-mère, je ne m’y attendais pas. Heureuse de t’avoir lue, je reviendrai. 🙂

    • De doux souvenirs de ta grand-mère! Pour moi aussi, l’arrivée des enfants a ravivé des deuils que je croyais « faits ». Il faut se souhaiter, j’imagine, qu’avec le temps, la beauté des souvenirs prenne le pas sur la tristesse et l’amertume.

Répondre à typhaine Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s