son frère

** Je publie ce texte non sans avoir hésité et réfléchi à ce que ça implique de partager des bouts de la vie d’Aimé. Il est petit encore pour m’aider à prendre la décision de partager ou non ses pensées, mais je ne prends pas son droit à la vie privée moins au sérieux pour autant. Je publie en sachant que je fais peut-être une erreur que je devrai éventuellement corriger.

L’été dernier, quand Aimé avait deux ans et des poussières, je me demandais si nous devions nous inquiéter du développement de son langage. Patrice avait confiance que tout était normal, j’essayais de me convaincre que chaque enfant développe ses différentes aptitudes à son propre rythme. Je ne m’étais pas inquiétée quand Aimé avait fait différents apprentissages un peu plus tôt que prévu, je tentais donc de relativiser. Pourtant, j’avais de la difficulté à ne pas comparer Aimé à d’autres enfants, j’avais de la difficulté à ne pas m’inquiéter.

L’automne s’est installé et les mots se sont mis à couler à flots : Aimé racontait en pouffant ce qui se déroulait aux pages préférées de ses livres d’histoire, il nous listait assidument les enfants présents ou absents à son retour de la garderie.

L’inquiétude a fait place à l’émerveillement. Avec tous ces mots, Aimé nous entrouvrait la porte sur un monde intérieur que nous devinions mais qui nous était complètement inconnu. Ses « pourquoi » quotidiens nous font découvrir ses observations, ses réflexions, ses préoccupations. Je manque parfois de patience quand chaque réponse offerte déclenche une autre question, quand le classique « qu’est-ce que tu en penses, toi? » ne suffit pas, quand les « pourquoi » servent de stratégie pour éviter d’enfiler des mitaines ou de ramasser des blocs. Mais au bout du compte, j’adore les moments de discussion que nous pouvons maintenant avoir avec Aimé. J’adore entendre ses premiers mots du matin, imaginer ce qui l’a habité pendant la nuit pour qu’il se réveille parfois si bavard.

Je veux entendre ce qu’il pense, ce qu’il aime, ce qu’il vit.

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Il y a longtemps maintenant qu’Aimé parle de Paul, qu’il le reconnait sur les photos accrochées dans notre maison. Le petit carnet que nous avions préparé pour la cérémonie en l’honneur de Paul fait partie de la bibliothèque d’Aimé; il nous accompagne chaque année pour souligner l’anniversaire de Paul et visiter son arbre. Avec l’intérêt grandissant d’Aimé pour les lettres de l’alphabet, le P est devenu « la lettre de Paul » (et de papa et de Patrice).

Ce qui est nouveau, c’est qu’il nous parle de Paul spontanément : « Paul c’est mon frère. » Ou, il y a quelques semaines, devant la naissance imminente du nouveau petit frère d’un copain de la garderie : « Moi j’aimerais mieux avoir une petite sœur parce que j’ai déjà un frère. »

Quand Aimé nous pose des questions devant une photo de Paul – « Moi j’étais où? » « Pourquoi Paul est plus là? », on essaie de lui répondre en douceur, sans mentir. « Paul est resté juste un petit peu dans notre famille, mais maintenant, il est toujours avec nous dans nos cœurs et dans nos souvenirs. »

C’est toujours délicat de trouver l’équilibre, d’être honnête sans inquiéter, de rassurer sans escamoter la réalité. Les réflexions d’Aimé sur son frère qui n’est pas là nous confrontent aux limites – inévitables – de notre approche (et de notre utilisation peut-être trop fréquente de « gros mots »…). Cette semaine, il a expliqué à Patrice : « Moi mon frère y est plus là. Y est juste venu un ‘tit peu. Y est pas resté trop longtemps pour faire des blagues. C’est con que Paul soit pas resté trop longtemps. »

Je m’inquiète pour Aimé. Encore. Je m’inquiète toujours un peu. Mais là, je ne compare pas. Je n’ai pas de point de comparaison.

2 réflexions au sujet de « son frère »

  1. Encore une fois : superbe
    Ta plume est magnifique… et je verse qq larmes en lisant son « c’est con » me rappelant du « x a eu un petit frère…il n’était même pas mort…. il y a juste nous qui avons ca des bébés morts… »

    • Merci Saphyre.
      Ouf, ça a tellement dû te rentrer dedans comme commentaire! Et ça a dû être difficile à vivre pour tes ainées. Il y a vraiment des défis particuliers à vivre le deuil d’un bébé avec des enfants plus grands… xx

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