vivre la mort en confinement

En ces jours de pandémie et de confinement, les conversations téléphoniques et les rencontres impromptues au coin de la rue impliquent systématiquement des « comment ça va? » plein de sous-entendus. Nous vivons des moments étonnants, nous parcourons collectivement des territoires inexplorés. Nous nous reconnaissons dans les difficultés quotidiennes partagées : l’isolement et la solitude, l’incrédulité, l’envahissement de notre espace physique et mental, la difficulté à se concentrer alors qu’on nous demande de télé-travailler comme si nous n’avions pas d’enfant et d’animer notre progéniture comme si nous n’avions pas quatre réunions sur Zoom à l’agenda et un rapport à rédiger. Et les repas, et la vaisselle qui n’en finit pas. Petits problèmes du confinement de classe moyenne.

Toutes et tous n’ont pas le luxe du télétravail, d’un salaire à peu près stable, d’un logement sécuritaire, d’un frigo bien rempli. Si certaines personnes semblent réussir à faire de leur quarantaine des semaines de villégiature ou de croissance personnelle, d’autres doivent continuer d’occuper des emplois sous-payés et sous-valorisés, certaines sont confinées avec des conjoints violents, des parents négligents. Les sans-abris sont forcé.es de continuer à vivre dans la rue ou dans des refuges bondés.

ça-va-mal

Description : un message inscrit sur une fenêtre qui indique « Ça va mal en tabarnak mais on va toffer ».  (https://www.facebook.com/photo.php?fbid=10158158328754031&set=a.10151283663239031&type=3&theater)

Les portraits des multiples réalités de la crise actuelle se multiplient et commencent à offrir un contre-discours face à la vague de « ça va bien aller » qui déferle sur nous. Parce que non, ça n’ira pas bien pour tout le monde. Beaucoup d’entre nous vivrons des difficultés — financières, psychologiques, physiques. Plusieurs d’entre nous vivrons des deuils.

Au Québec, jusqu’à maintenant, les mesures de distanciation sociale et de prévention semblent faire effet et « aplatir la courbe ». À l’échelle de ma famille et de mon réseau social proche, même si le confinement lui-même pose des défis, je ne me sens pas (encore) affectée directement. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas peur. Je m’inquiète pour Malou et pour les personnes plus vulnérables autour de moi, mais la menace semble encore lointaine. Les personnes qui meurent loin de nous ont tendance à former un tout impersonnel, des statistiques qui nous coupent de la réalité. Et celles qui meurent ici meurent dans des proportions qui semblent presque rassurantes par rapport à la situation en Italie, en Espagne ou aux États-Unis. Jusqu’à récemment, je ne pensais pas trop à la mort, j’essayais de me concentrer sur ce que je pouvais faire pour rendre cette période moins pénible pour les gens autour de moi. Je ne me sentais pas affectée émotivement par cette pandémie.

Mais depuis deux jours, depuis que j’ai entendu cette entrevue où une oncologue, Tatiana Prowell, parle des personnes qui meurent en isolement en ce moment dans les hôpitaux de partout dans le monde, je ne parviens pas à arrêter de penser à la solitude immense de ces malades et de leurs proches. (Parenthèse: je vous recommande d’écouter cet épisode de Radiolab qui est par ailleurs très intéressant. Il y est question principalement de la transfusion de plaquettes comme piste de traitement contre la COVID-19.)

Je savais que les personnes qui sont hospitalisées pour traiter la COVID-19 étaient placées en isolement mais je n’avais pas vraiment saisi ce que ça représentait. Je n’avais pas pris le temps d’imaginer ce que ça peut vouloir dire pour une personne de vivre les pires moments de sa vie, étouffée par la peur et les ravages de la maladie, sans pouvoir être accompagnée. De faire face à la mort seule. Je n’avais pas pensé non plus aux proches de ces personnes, tenus à l’écart, ne pouvant ni leur tenir la main ni les serrer dans leurs bras. Et cet isolement vaut pour les personnes qui combattent le coronavirus, mais aussi pour toutes les autres personnes qui ont le malheur de se retrouver hospitalisées en ces temps de pandémie.

Je pense aux heures que j’ai passées avec mon père avec mon fils à la toute fin de leur vie. Je pense aux autres personnes autour de moi qui ont pu être accompagnées dans leurs derniers moments et à l’importance de ces instants partagés, tant pour celles qui partent que ceux qui restent. Je me demande comment les gens qui meurent de la COVID-19 vivent la solitude qui leur est imposée et ce que vivent leurs proches qui les savent en train de mourir sans pouvoir être à leurs côtés. Peut-on dire adieu à son père, à sa mère, à son amoureuse ou à son enfant sur Facetime?

Je pense aux bouées qui m’ont permis de m’accrocher après la mort de Paul — les amies qui m’ont entourée, la famille qui s’est resserrée autour de moi, de nous — et je me demande ce que ça voudra dire de vivre des deuils en ces temps de confinement.

Je n’ai pas de réponse. J’espère simplement que nous saurons créer de nouvelles solidarités, de nouveaux rituels. Que nous pourrons nous entourer, d’une manière ou d’une autre. Et à plus large échelle, que nous saurons offrir le soutien psychologique adéquat aux personnes qui en auront besoin.

 

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