le temps qui court

Je suis assise dans un café à travailler quand Patrice m’envoie une photo de Malou. Bien appuyée sur ses mains, la tête relevée, les bras potelés au premier plan. J’arrive presque à sentir la douceur de ses joues, de son cou. La voir apparaître sur mon écran me remplit de bonheur et me serre le cœur. Par moments, je me demande pourquoi je suis déjà de retour au travail.

Rationnellement, je sais pourquoi. Je crois fermement que pour notre famille, la meilleure configuration du congé parental est de le partager moitié-moitié. J’ai passé les derniers six mois en congé, en plus de quelques semaines avant la naissance de Malou, et je suis heureuse que Patrice puisse passer du temps en tête-à-tête avec notre fille. Je suis convaincue que le temps qu’il a passé seul à seul avec Aimé au cours de sa première année a été déterminant dans leur relation. C’est vraiment important pour moi que mes enfants puissent se tourner vers leurs deux parents pour répondre à leurs besoins et qu’on partage les responsabilités parentales aussi équitablement que possible. Et puis j’aime travailler hors de mes responsabilités familiales — je ne crois pas que je serais heureuse comme parent à la maison à long terme. Mais n’empêche, je trouve Malou encore toute petite et je m’en veux de ne pas être là pour l’allaiter lorsqu’elle rechigne sur le lait décongelé que Patrice lui offre. J’ai des moments de doute quand je la vois partir avec son père et que je manque un rendez-vous.

Quand je prends du temps pour moi, je remets en question le nombre d’heures qu’Aimé passe au CPE. Est-ce que je devrais aller le chercher plus tôt au lieu de prendre le temps de préparer le souper tranquille avant son retour à la maison? Est-ce que je lui ai volé une heure de temps en famille en allant m’entrainer pendant qu’une autre adulte s’occupe de lui? Plus de doute, plus de questions sans réponse.

J’ai la chance d’avoir repris le travail à temps partiel, de faire mon horaire et de pouvoir travailler de chez moi la majorité du temps. Aimé va dans une garderie dans notre quartier, qui répond à plusieurs de ses besoins, où il apprend plein de choses et passe du temps avec des enfants charmants (dont une cousine et un cousin qui sont dans son groupe). Je pourrais difficilement demander mieux. Pourtant, même si notre rythme de vie est moins effréné que celui de bien des familles, j’arrive difficilement à faire tout ce que je voudrais et à bien le faire.

Même si je m’inquiète souvent de ne pas dédier suffisamment de temps et d’attention à Aimé et à Malou, je veux aussi du temps pour moi, pour mes projets, pour mes besoins. Je veux du temps pour prendre soin de ma santé (physique, mentale, émotionnelle) parce que c’est bon pour moi comme maman, mais surtout parce que c’est bon pour moi tout court.

Dans ce jeu d’équilibre toujours chambranlant, je peine à faire de la place pour Paul. Je continue de lui écrire, de l’écrire, mais trop peu. Les choix quotidiens s’additionnent et résultat: il ne reste que très peu de place pour lui dans mon emploi du temps. Quelques secondes où je regarde une photo de lui, les lettres de son prénom qui s’enchaînent parfaitement quand je les trace dans la buée de la porte de douche, son prénom prononcé au détour d’une conversation, une phrase pour nommer son existence à quelqu’un qui ne l’aura jamais connu, malgré l’inconfort que provoque inévitablement la mort d’un bébé. Il est là, évidemment, mais trop peu. Si peu par rapport à tout l’espace qu’il devrait prendre.

Le temps court plus vite que moi. Les vingt-cinq jours de janvier pendant lesquels Paul a vécu dans l’insouciance se terminent. L’anniversaire de sa mort se profile à la fin d’une semaine marquée par une to-do list banale. Entre la chaise haute à récupérer pour Malou, l’horaire du bain libre où je voudrais emmener Aimé, la liste de courses à faire, les trucs à lire et les multiples courriels à envoyer, il faudrait que j’ajoute une ligne pleurer l’absence, que je bloque des moments dans mon calendrier pour passer du temps avec Paul.

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On a passé la fin de semaine dans un chalet en forêt, au nord de la ville alors j’ai eu du temps pour me perdre dans mes pensées et admirer la neige qui faisait ployer les sapins (ou les épinettes? je ne sais jamais). Dimanche prochain, comme chaque début février depuis quatre ans, on ira visiter l’arbre de Paul et respirer l’air froid. Entre les deux, je vais continuer de trouver ou de créer des moments pour Paul.

Aujourd’hui, entre les courriels, le gym et la chaise haute, j’ai été éblouie par le scintillement du soleil dans les branches d’arbres couvertes du verglas de la semaine dernière.

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