menteuse

Le privé est politique. Un slogan phare du mouvement féministe qui peut paraître simpliste si on ne s’y arrête pas trop longtemps mais qui, je crois, est profondément porteur de sens. Pour ma part, j’ai l’impression que je pourrai en explorer les ramifications encore longtemps. Je le fais par rapport à plein d’aspects de ma vie – récemment, ça a été particulièrement fructueux pour penser à mon expérience d’accouchement, par exemple. Mais pour l’instant, c’est un cadre de réflexion que j’utilise encore à petits pas hésitants, ici et là, pour tenter de réfléchir à mes expériences autour de la mort de Paul et du deuil.

Et puis parfois, sans que je m’en rende compte, le privé s’invite dans le politique. Ou comme ça m’est arrivé hier soir, dans la politique, à petite échelle, de surcroit. Lire la suite

avertissements

Je ne veux pas justifier ce que j’écris, ce que j’ai besoin d’écrire. Je ne veux pas justifier ce que je choisis de partager publiquement. Pourtant, chaque fois que j’ajoute un texte à ce blogue, qui se veut une collection de mes réflexions et de mes émotions, je me demande si je devrais intégrer un avertissement : « Je suis triste mais ça va aller, ne vous inquiétez pas. » ou « Ne vous sentez pas obligé-e de lire ce texte. » ou « Désolée, je répète encore à peu près la même chose que la semaine dernière, et qu’il y a six mois. »

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couché/e/s

4 janvier. Je suis couchée sur la table d’opération. Les bras étendus de chaque côté de mon corps, plein de bleus suite aux multiples tentatives d’installer un cathéter dans l’un puis l’autre de mes avant-bras. Les bras en croix, le corps tremblant sous l’effet combiné du froid, de la péridurale et de la peur. Derrière le champ stérile, j’entends la médecin parler de moi à une infirmière comme si je n’étais pas dans la pièce. Je me sens tellement seule. Je combat pour ne pas laisser la peur prendre le dessus. À ce moment-là, je pense à travers mes larmes que je ne pourrais pas me sentir plus en détresse.

5 janvier. La détresse a fait place à un sentiment de bonheur mêlé d’incrédulité. Notre bébé nous a rejoint dans la chambre qui est petite mais que je peine à traverser, bloquée dans mes mouvements par les agrafes qui balafrent mon ventre. Mais Paul est là. Il va bien. Il pleure un peu, il boit, il dort. Notre plus grand problème est l’horaire hospitalier qui défie toute logique et qui nous coupe dans le rythme que Paul semble déjà vouloir imposer. On a un peu de visite. Un oncle attendris. Des grands-parents déjà gaga. Deux amies qui improvisent un festin de sushi que nous dégustons autour du lit. Je suis rassasiée. Fatiguée, heureuse.

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tête-à-tête

Les courriels s’accumulent dans ma boîte de réception. Les projets de lettres restent en plan, malgré mon intention ferme de répondre sur papier aux plusieurs messages qui sont atterris dans ma boîte aux lettres au cours des dernières semaines. Les tâches s’accumulent sur les diverses listes que je compile, dans un effort vain de prendre le dessus sur le quotidien. Je me sens à nouveau dépassée.

Je n’ai pas travaillé trois jours complets cette année et déjà la perspective de devoir m’accrocher à ce rythme pendant encore deux mois me semble intenable. Je me sentais mieux pendant les semaines que j’ai passé à l’extérieur du pays. Le fait d’être loin de chez moi me semblait être une excuse adéquate pour repousser les différentes tâches à accomplir. Mais la pensée magique et la procrastination n’ont rien réglé. Mes projets sont resté en plan et recommencent à me narguer. Lire la suite

le (petit) bonheur

Depuis quelques jours, je suis tombée plusieurs fois sur des messages de type :

La beauté de la vie et le bonheur sont tout près, il s’agit de les reconnaître.

Le bonheur, ce n’est pas d’avoir tout ce que l’on désire, mais d’apprécier ce que l’on a.

Je lis ça et je me dis « Vraiment? » Je n’y crois pas. Je veux dire, je suis contente pour les gens qui se trouvent dans cet état d’esprit. Je l’ai longtemps partagé. Mais maintenant, après l’année que je viens de passer, je ne peux m’empêcher de me dire que c’est un point de vue qui manque de recul, surtout quand il vient de personnes qui sont fondamentalement privilégiées. Je crois que ce genre de message cherche à rejoindre les gens qui ont tout ce qu’il faut pour être heureux mais qui ne sont jamais satisfaits. Tant mieux si le message passe auprès de ce type de personne. Tant mieux si quelqu’un-e le lit et se dit « c’est vrai que je n’ai pas besoin d’une nouvelle télé ou d’un nouveau char pour atteindre le bonheur ».

Mais quel message reçoit-on quand ce qu’il manque à notre bonheur, ce n’est pas un écran plat mais quelque chose de plus fondamental? Ce type de slogan n’invalide-t-il pas un peu l’expérience réelle de voir son bonheur anéanti par un coup dur de la vie? Lire la suite

a year ago

A year ago today, according to some new weird facebook feature, i posted three photos of Paul. The only photos i shared while he was alive. A year ago today, we brought Paul back home after a short stay at the hospital. A year ago today, i felt relieved to get out of the hospital and be able to finally enjoy my son’s presence without the constant interruption of a well-intentioned nurse. Even though i was thankful to be taking home a healthy baby, i could not understand how incredibly lucky i was to have had an uneventful pregnancy leading to a strong and relaxed 8-pound baby.

A year ago today, half a continent away, another baby was born. He was much smaller. He needed a longer stay at the hospital. But he, too, was expected to become strong enough for his loving family to take him home with them, and to start enjoying his presence without the oversight of medical personnel. That is not how things went. He never made it home.

The last eleven months have been filled with pain and awful hours of grief and doubt and guilt. Through these complex and difficult times, however, i have been lucky to « meet » other mothers who could understand, sometimes better than the people closest to me, what i was dealing with. They too felt distrust and anger and the bottomless sadness of losing their babies. Even though i wish we had never had any reason to bond over our shared experiences of grief, i am so thankful for their presence in my life.

Today, the son of one of these women i have become friends with despite having never met should be one year old.
Tonight a candle burns in my home for Zachary and his family.

premier acte

Un an déjà. Un an tout juste.
À l’arrivée de Paul dans ma vie, je savais qu’il me changerait. Je savais que je ne serais plus la même. Je ne savais pas à quel point ma vie, déjà intensément bouleversée, était sur le point d’être transformée de nouveau. Je ne savais pas qu’après seulement quelques semaines de bonheur et de découvertes, j’aurais à explorer la douleur sans fond de la mort de Paul. Mais aujourd’hui n’est pas une journée pour faire le bilan de mon deuil. Aujourd’hui est une journée pour Paul. Une journée tournée vers sa vie et sa présence dans les nôtres.

IMG_5026J’ai mal dormi cette nuit. Je me suis réveillée cent fois, espérant qu’en me retournant une fois de plus dans le canapé-lit où nous dormons depuis quelques jours, je trouverais la réponse à mes questions. Comment célébrer la vie de Paul sans lui? Comment rendre compte de sa présence dans le monde alors qu’il n’est plus là pour y laisser ses empreintes? Comment rendre son existence palpable pour les autres alors que tant semblent déjà l’avoir oublié?

Nous allons devoir improviser. Créer des gestes que l’on ne connait pas encore. Inventer des rituels qui n’existent que pour nous.

Hier, j’ai décidé de ne pas profiter de la soirée pour renouer avec les ami-e-s perdu-e-s de vue que je devais voir pendant ce séjour à New Orleans. J’ai décidé de m’écouter et de prendre du temps pour moi, pour tourner mes pensées vers Paul. Un premier acte pour ouvrir la journée qui s’entame.

Sans en connaître encore le scénario exact, je connais le fil conducteur qui devra la guider. Paul.

confusion

Une nouvelle année commence. Les derniers jours se sont bousculés comme dans un tourbillon. Je n’ai pas su planter fermement mes pieds dans la réalité pour prendre le temps de m’arrêter. Je me suis laissée porter par les flots, les attentes, les demandes, peut-être un peu pour me protéger de la vertigineuse réalité.

Il y a un an, mon monde était tout autre. Le premier, j’entrais dans l’année pleine de confiance. Le 2, je perdais mes eaux. Le 3, j’entamais les longues heures de travail. Le 4, enfin, Paul arrivait. Dans trois jours, il devrait avoir un an. Dans trois jours, ça fera un an que notre relation extra-utérine, si intense, si fusionnelle, a débuté. Paul devrait avoir un an. Il devrait sourire, manger, se déplacer, se tenir debout peut-être? Il aurait dû nous accompagner pendant notre périple des fêtes. Il aurait dû pleurer au décollage de l’avion, charmer nos familles, se tortiller sur les genoux de son papa pendant le mariage de mon frère, passer de bras en bras sous les regards attendris, découvrir le monde avec nous. Nous devrions être maintenant des parents avec un an d’expérience. Un an de couches, de bains, d’ongles à couper. Un an à grandir, à se découvrir. Lire la suite

radio-induced thoughts

We’ve been travelling. I’ve been listening to a lot of radio and podcasts. Often, the stories i hear bring me to think about different aspects of grief. Sometimes, they allow me to explore new facets of grief, to better understand the processes i am going through. So here are a few recent radio-induced thoughts.

Radiolab, a show i enjoy despite some of its problematic aspects (i.e. it’s is very white/western- and male-centered) tackled a complicated topic this week. Its team attempted to “put a price on the priceless”, including human life. In a conversation about what we collectively should spend on keeping people alive with the help of high-end drugs, they ask what is a month of human life is worth. How much is it ok to spend to extend someone’s life for a year? They discuss these questions with different specialists but also ask people on the street “what is a year of life worth?” Most people took a lot of time to answer and asked many questions to better understand the context of this question, and the quality of life they would benefit from. 5 000$, 10 000$, 10M$… 7$. As the reporter said, the answers were « all over the place ».

I stuck me as odd that the reporter asked people to put a value on a year of their own life, and even more so that some people asked whether they would have to reimburse what they would need to borrow. I would have been curious to hear how much people would estimate a year of their loved ones’ life is worth. What answer would you get if you asked parents to answer what their child life is worth? What if you asked parents who have lost a child?

Or would it be an entirely pointless and painful question?

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