ça

Décider de devenir parent, de mettre un enfant au monde, implique forcément de faire un saut dans le vide, de croire un instant que l’on peut défier la mort. Il y a des années que j’avais hâte d’en arriver là dans ma vie. Je savais qu’il était souhaitable d’attendre qu’un minimum de conditions soient réunies pour accueillir un enfant dans ma vie mais je n’ai jamais dressé de longue liste de choses à accomplir avant la maternité.

Je crois qu’au fond de moi, je sais depuis longtemps que je veux avoir des enfants rapidement pour pouvoir en profiter le plus longtemps possible, une logique pas infaillible que je tiens de mon expérience d’avoir des parents plus âgés qui sont tous les deux décédés beaucoup trop tôt. Je savais que d’avoir des enfants 10 ans plus tôt que mes parents ne garantirait en rien que je passerais 10 ans de plus à en profiter, que j’offrirais 10 ans de plus sans deuil important à mes enfants. Je savais ça mais ça n’a pas empêché ce calcul étrange de jouer un rôle dans ma décision de devenir maman au moment où je l’ai prise.

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quinze

quinze mois je n’y crois pas
quinze mois sans Paul
quinze jours avant l’arrivée
d’un petit frère ou d’une petite sœur
peut-être un peu moins
pas beaucoup plus en tout cas

quoi qu’il arrive
j’approche d’un tournant
avec l’impatience
grandit en moi une certaine confusion
la tristesse et la promesse du bonheur
entremêlées / entrelacées / enchevêtrées

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renversement

Aujourd’hui, je me suis retrouvée, je pense, dans une situation étrange. Une sorte de renversement de rôles auquel je ne m’attendais pas. Je dis « je pense » parce que je ne suis même tout à fait certaine d’avoir bien saisi la situation en question. Mais je crois que sans le vouloir, j’ai fait subir à une maman ce que je voulais éviter à tout prix il y a quelques mois.

Après être allée aller manger avec une collègue, de passage à mon travail pour répondre à quelques questions de la personne qui me remplace, je me suis retrouvée au milieu d’une de ces conversations typiques de fin de grossesse. Il faut dire que je me sens à l’aise d’aborder ces questions avec mes collègues, qui ont été extrêmement présent-e-s et à l’écoute suite à la mort de Paul, à mon retour au travail l’an dernier, puis à l’annonce de cette nouvelle grossesse. J’ai répondu à leurs questions sur la position du bébé, j’ai partagé mes impressions par rapport à mon congé, et à l’attente de l’arrivée de bébé-de-mai.

La conversation était légère. Je ne sentais pas le besoin d’exprimer mes inquiétudes face au futur, justement parce que je n’avais pas à les cacher. Savoir que j’aurais pu en parler avec ces personnes, savoir qu’elles m’auraient écoutée me suffisait. Alors je m’en suis tenue à des aspects plus banals de mon quotidien. De l’extérieur, j’imagine, j’avais l’air d’aborder ces derniers jours de grossesse avec la même confiance qui m’habitait juste avant la naissance de Paul. J’avais l’air de vivre dans l’ignorance de tout ce qui peut mal tourner, dans la naïveté qui précède le drame. J’avais l’air d’avoir rejoint le monde des vivant-e-s, du normal, du simple.

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y croire

Pendant la fin de semaine, j’ai reçu un court message d’une amie — le genre de message que j’aimerais recevoir plus souvent tant il m’a fait du bien. Elle me racontait un rêve qu’elle avait fait la nuit précédente. Dans son rêve, nous étions avec des ami-e-s et des enfants dans un grand parc au bord de la rivière, dans notre quartier, et un petit garçon arrivait en s’exclamant sur le beau temps et la chaleur. C’était Paul.

Ce n’ai pas moi qui ai fait ce rêve, et pourtant, en lisant les quelques lignes qu’elle m’a envoyé, des images claires et colorées me sont venues à l’esprit. Sans effort, j’ai vu ce Paul, grandi, capable de courir, de parler, Paul heureux comme il aurait dû l’être. Pendant un instant, ce qui aurait dû être a pris le pas sur ce qui est, sur la réalité à laquelle je me suis habituée, bien malgré moi.

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snail travels

Last week, P. and I went to Detroit to visit my brother, sister-in-law and brand-new-adorable niece, S..
An intense journey, both physically — a very long drive for my very pregnant self — and emotionally. A travel through space, through time, in a way, as i was reliving vicariously the vertiginous first few days with a baby, but also a travel into an unknown, unexplored reality.

A reality in which my little brother is now a dad, in which he is learning to parent as i struggle not to be able to have more perspective on this role i should be well acquainted with by now. The jealousy and envy i have felt at some points since knowing Paul would have a cousin before i could give him a brother or a sister has receded, but as the days pass, i wonder how i will feel once S. reaches and sails past 28 days of life. I don’t know what to make of this reality but accept it exists, and go along with it.

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palimpseste

Dans mon lit, à la maison, un oncle me réveille.

Blottie dans le lit que je connais encore comme celui de mes parents, une tante pose doucement la main sur moi pour me tirer du sommeil.

Je n’ai besoin de personne pour me réveiller toutes les heures.
L’inquiétude, l’habitude des dernières semaines et mes seins qui réclament d’être vidés s’en chargent.

Je savais que c’était bientôt la fin, mais je n’avais pas compris qu’elle arriverait aussi vite.
J’aurais voulu être là je crois.

Je savais que c’était bientôt la fin.
J’ai tenu à être là.

Je sais que c’est la fin.
Je serai toujours là.

Nous partons la rejoindre au petit matin.
Je ne sais plus si elle est encore dans sa chambre ou si on l’a déjà déplacée dans la grande pièce qui accueillera bientôt toute la famille.

La chambre est la même que tous les autres matins, et pourtant elle a changé, irrémédiablement.

L’espace aseptisé sert de foyer aux derniers au revoir, cérémonie improvisée avant la toute fin.

La lumière chaude de septembre inonde la pièce. Pour la première fois, je perçois la beauté des liens sociaux qui existent dans ces moments hors du temps et de la norme.

La quiétude de la maison est bouleversée par les obligations bureaucratiques, l’administration de la mort.
J’aurais voulu plus de temps, plus de place.

Le temps s’étire, j’ai mal. La mort est longue.
Nos familles montent la garde mais nous devons mener cette lutte.

La cérémonie est belle et tellement triste.
Je me sens déguisée, je voudrais pouvoir me cacher derrière un masque.

Je ne me souviens pas des mots, du contenu, simplement des gens qui ont pris place sur les bancs l’église ovale. Certains sont là pour lui, certains sont la pour moi.
Je m’accroche à eux.

La musique, les textes, le lieu, tout a été choisi méticuleusement. La salle est trop pleine.
Tout est parfait, sauf la raison qui nous réunit ici.
Je veux disparaitre. Me dissoudre.

Je passe la fin de la journée avec mes cousines dans ma chambre jaune. On vole quelques bières. Je ne sais plus de quoi on parle.

Le jardin est magnifique. Le mois de juin adoucit la peine. Comme la présence de toutes ces personnes qui m’entourent.
Deux amis me jettent dans la piscine. C’était avant les cellulaires dans toutes les poches.

On rentre à la maison. La maison achetée dans l’attente d’un bébé. La maison trop vide qui est temporairement remplie. Le gin tonic coule à flots.
La gorge remplie de larmes.

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billet inspiré par celui de baby boy blue

procrastination

Who doesn’t sometimes suffer from this common modern affliction? It is almost expected in a society that values so much “being busy” — a well-adjusted adult is almost expected to have too little time to accomplish all of their weekly tasks, making the excuses we give ourselves for procrastinating easy to find and easy to use.

I have the privilege of being able to take time off work for the last weeks of my pregnancy. Pregnant with Paul, in 2013, I had waited until my 37th week to stop working, partly because it lined up with the winter holidays, but mostly because I didn’t allow myself to have free time if I didn’t absolutely need to. If I wasn’t absolutely unable to work, I felt like I had to keep going. Even after Paul’s death, I felt the obligation to return to work as soon as I got back to a more or less functioning state. Lire la suite

confiance

La clef qui ouvre toutes les portes… La confiance.
— Charlotte Savary (Et la lumière fut)

 

Le trop de confiance attire le danger.
— Pierre Corneille (Le Cid)

Un clin d’œil à une amie qui demandait hier si ça fait présomptueux de commencer un texte de blogue avec une citation. Tant qu’à faire, j’en choisis deux. Mais c’est surtout parce que dans leur opposition, elles expriment bien le conflit qui m’habite, mes incertitudes face à l’attitude à adopter face à la vie, ou, plus immédiatement, face au futur très rapproché, à ces semaines qui annoncent la naissance de bébé-lentille.

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chaleur et mort subite du nourrisson

Du plus loin que je me souvienne, je n’ai jamais été très frileuse. Enfant, pendant les aventures familiales de fin de semaine, je me baignais sans problème dans les eaux froides des rivières québécoises ou sur les rives bretonnes de l’Atlantique. Je passais mes hivers en manches courtes sous mon manteau, au grand désarroi de mes grands-mères et d’à peu près tous les adultes qui croisaient mon chemin. Mes parents me faisaient confiance pour juger de mes besoins en termes de chaleur corporelle, et je n’ai jamais subi de conséquences négatives de ce laisser-faire.

Enceinte de Paul, témoin d’une dispute parent-enfant sur la pertinence ou non de mettre un coton-ouaté par une soirée d’été, je me souviens avoir souhaité adopter une attitude ressemblant plus à celle de mes parents qu’à celle que j’observe souvent autour de moi. J’espérais que dès que possible nous laisserions notre enfant juger de ce genre de chose par lui ou elle-même, que nous saurions faire confiance à ses perceptions et ses opinions sans que les tuques et les gilets de laine deviennent des zones de combat. (Et j’espérais adopter cette approche plus globalement que pour les simples enjeux vestimentaires : faire confiance à mon enfant, établir un dialogue ouvert, accepter de me remettre en question, etc.) Lire la suite

le premier

Avec mon ventre de plus en plus apparent, et le fait que j’ai cessé de travailler, libérant mon emploi du temps aux heures où je serais normalement assise à mon bureau ou dans une réunion, j’attire de plus en plus les questions et commentaires autour de la grossesse. Outre les « Ta bedaine est tellement grosse/petite ! » (c’est fascinant, d’ailleurs à quel point ces constatations sont interchangeables), on me demande souvent si c’est mon premier bébé.

A priori, je veux répondre que non, j’ai envie de rendre compte de l’existence de Paul chaque fois que l’occasion se présente. Mais en réalité, il m’arrive de ne pas répondre entièrement honnêtement à cette question, selon les circonstances. Parfois, c’est à cause de la manière dont elle est posée. « En as-tu un autre à la maison? » par exemple m’amène parfois à simplement répondre non, surtout si je suis au milieu d’une conversation courte ou superficielle, parce que c’est la réponse la plus simple. Parfois, la question est directe mais je manque de confiance – en moi ou en la capacité de la personne en face de moi de recevoir cette annonce – alors je réponds oui, oui c’est mon premier. Lire la suite