à P.

Il me semble que les dates « significatives » se bousculent à mon calendrier ces jours-ci. La vie de Paul a été si brève qu’elle se décline en dates très rapprochées les unes des autres, qui marquent profondément mon « calendrier personnel de deuil ». Elle a aussi contribué à inscrire dans ce calendrier des dates qui, autrement, seraient restées peu signifiantes, notamment la fêtes des mères et la fête des pères. Des journées qui  seraient passées inaperçues, ou auraient fait l’objet de critiques, mais qui sont maintenant alourdies par le manque.
Lire la suite

bébé Paul

Soirée d’assemblée générale. Je dois présenter notre travail de la dernière année. Je me lève, je prends la parole. Les mots sortent de ma bouche, tout naturellement. Comme si de rien était. Comme si la dernière année n’avait pas été un désastre total.

J’entends ma voix. Je crois que le ton est quasiment enjoué. Mais la conscience qui m’habite à ce moment là coupe ma lancée « naturelle ». Je me vois de l’extérieur de moi. Je me vois à travers les yeux des personnes qui me font face. Je me demande si elles peuvent voir ce qui m’habite. Si l’incompréhension qui me mine transparait dans les phrases que je prononce. Lire la suite

les petites choses

Le retour au travail, c’est mille petites choses auxquelles il faut penser. Mille petits détails que je me faisais un plaisir de régler. Avant. Avant que mon cerveau ne se rebelle, avant qu’il ne juge que les détails de la vie de tout les jours ne méritent pas toute son attention.

J’ai repris le travail en me disant que ça me ferait du bien de m’occuper, de structurer mes journées. Tant qu’à tourner en rond dans la maison, je préférais me rendre utile. J’avais envie de renouer avec ce sentiment d’accomplissement qui prend source dans les choses bien faites. Ou à tout le moins, dans le fait de faire les choses. De cocher un à un les éléments de ma liste de chose à faire. Lire la suite

Comment faire face à l’indifférence? Au fait que personne ne semble reconnaître l’existence de mon enfant?

Si Paul avait été là, cette fin de semaine passée en compagnie de dizaines de gens que je ne connais qu’un petit peu aurait été ponctuée par les questions, les sourires, les photos… Je le sais parce qu’avant de partir en congé de maternité, j’avais reçu de ces mêmes personnes des conseils, des encouragements, des souhaits de bonheur et des témoignages de leur expérience de parents. Lire la suite

se/souvenir/s

Au club de judo, après le cours. On félicite une nouvelle ceinture noire.
L’ambiance est à l’échange de souvenirs. Mon voisin parle de son passage de ceinture noire.

Je me rend compte que je n’ai pratiquement pas de souvenirs du mien.
Le 4 juin 2005, c’est dûment noté dans mon « passeport ». La semaine d’après, j’aurai 18 ans.
J’essaie de conjurer les souvenirs. Il me revient vaguement l’image d’un diner après le passage de grade. Mais c’est à peu près tout.
Un passage à vide.
Je connais les dates mais je ne me rappelle plus de grand-chose. De la multitude des mailles qui formaient ma vie à ce moment, je n’arrive à en remonter qu’une. Celle qui raconte la fin de la vie de Jacques. Lire la suite

tisser des liens, créer du sens

il y a cinq mois,
il y a 151 jours

Paul naissait. J’entamais les 4 semaines les plus complètes, les mieux remplies, de ma vie. Je me projetais dans l’avenir, dans ce futur complètement transformé par la présence d’un enfant. Je me lançais à pieds joints dans cette aventure — il faut dire que rendue là, je n’avais plus vraiment le choix.

Le 4 janvier, pendant quelques minutes, j’aurais aimé avoir le choix. Je me sentais complètement dépassée par les événements. Déboussolée par l’expérience ratée de l’accouchement. Confuse par l’absence de mon enfant, qui n’était plus dans mon ventre mais pas encore dans mes bras. L’espace d’un instant, j’ai espéré ne pas regretter cette décision d’avoir mis au monde un enfant qui n’avait rien demandé. Lire la suite

When Great Trees Fall — Maya Angelou

When great trees fall,
rocks on distant hills shudder,
lions hunker down
in tall grasses,
and even elephants
lumber after safety.

When great trees fall
in forests,
small things recoil into silence,
their senses
eroded beyond fear.

When great souls die,
the air around us becomes
light, rare, sterile.
We breathe, briefly.
Our eyes, briefly,
see with
a hurtful clarity.
Our memory, suddenly sharpened,
examines,
gnaws on kind words
unsaid,
promised walks
never taken.

Great souls die and
our reality, bound to
them, takes leave of us.
Our souls,
dependent upon their
nurture,
now shrink, wizened.
Our minds, formed
and informed by their
radiance,
fall away.
We are not so much maddened
as reduced to the unutterable ignorance
of dark, cold
caves.

And when great souls die,
after a period peace blooms,
slowly and always
irregularly.  Spaces fill
with a kind of
soothing electric vibration.
Our senses, restored, never
to be the same, whisper to us.
They existed.  They existed.
We can be.  Be and be
better.  For they existed.

 

Lire la suite

extinction de voix

PhoeticUn autre premier. Apparemment, ils reviennent chaque mois.
Déjà quatre mois. Seulement quatre mois.
Le temps s’étire, la vie continue de sembler irréelle.

Par moments, j’ai l’impression d’être habituée à ce sentiment de vide. L’absence, qui par moment me transperce violemment, prend alors une place grande mais calme. Je m’y résigne, faute d’avoir le choix. Je vis les détails du quotidien lestée par l’absence de Paul, comme une lourde couverture qui m’enveloppe. Mouillée par les intempéries, rêche contre ma peau, mais étrangement réconfortante par sa permanence.
Lire la suite

je veux

mon tout petit Paul,

Me vois-tu? Je suis consumée par ce deuil égoïste et solitaire.

Je veux être fatiguée parce que tu n’as pas dormi de la nuit, je veux être épuisée parce que tu es en pleine poussée de croissance. Je n’en peux plus d’entendre les autres parents qui ont le luxe de se plaindre du manque de sommeil.

Je veux en avoir marre de nettoyer des couches lavables. Je veux les voir flotter au vent sur une corde à linge installée exprès pour ça. Je ne supporte pas le vécu pourtant valide des autres parents. Ceux pour qui il n’y a plus rien de romantique à l’idée des couches qui sèchent au soleil. Lire la suite