un peu d’espoir

Le quotidien a ceci de terrible qu’on s’y habitue.
On s’habitue même au pire. On s’habitue à l’absence parce qu’elle devient familière.

Je me rappelle des tous premiers jours à la maison sans Paul. Je me rappelle de la profondeur sans fin du vide en moi. Autour de moi. Je me rappelle le vertige, le haut-le-cœur. Je me rappelle les mots en boucle dans ma tête. « Qu’est-ce qu’on va faire? »

On a fait ce qu’il y avait à faire. On s’est levé le matin. On a mis un pied devant l’autre. On a fait semblant. Et à force de faire semblant, on a fini par y croire. Je n’y aurais pas cru l’an dernier à pareille date, mais je réussis à vivre à peu près normalement maintenant. Les efforts que me demandent les tâches quotidiennes et les interactions sociales ont diminué de façon considérable au cours des derniers mois.

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laid

Depuis un an, j’ai bénéficié de beaucoup de soutien – j’en ai parlé plusieurs fois ici et ailleurs. J’ai aussi reçu plusieurs commentaires positifs par rapport à la façon dont je vis mon deuil. Je suis reconnaissante d’avoir autour de moi des gens avec qui je peux partager mon expérience, la façon dont j’ai vécu la mort de Paul, et mes réflexions depuis. Mais en entendant les commentaires – et un en particulier, récemment – j’ai l’impression que je met de l’avant une image incomplète de l’expérience du deuil.

Parce qu’au-delà des images et des textes que je partage, et desquels l’esthétique est soignée, au moins minimalement, au-delà des moments de recueillement plus collectifs, qui sont beaux comme peuvent l’être les liens qui nous unissent les un-e-s aux autres, au-delà de tout ça, il y a des moments laids et sans poésie. Il y a tous ces moments que je choisis de camoufler, présentant ainsi un portrait partiel et poli de la réalité. Lire la suite

un an

grandpetit1Un an s’est écoulé. Nous avons bouclé une année entière pendant laquelle je me suis souvent référée à ce que je vivais 365 jours plus tôt, pour essayer de donner du sens à ce que ma vie était devenue, pour comprendre comment les choses avaient pu changer aussi dramatiquement en moins de douze mois.

Je ne sais pas ce que cette année qui s’amorce nous réserve. Je ne sais trop quel bilan faire de cette année de deuil. Certains jours, je me sens encore tellement démolie, d’autres, je ne peux que constater que j’ai réussi à rebâtir une part de moi pendant ces mois de dérive.

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solitude/communauté

Il y a quatre semaines, c’était l’anniversaire de Paul. L’an dernier, avant qu’il naisse et pendant ses premiers jours, j’ai entrevu comment nous pourrions célébrer chaque année cette journée. J’imaginais des fêtes d’enfants hivernales, des jeux dans la neige, des chocolats chauds et une galette des rois réinventée pour lui.

Cette année, nous avons mangé de la galette des rois en son absence, sans mode d’emploi pour cette journée qui aurait dû en être une de célébrations. Demain, une autre journée journée pleine de sens et de tristesse marquera la fin d’une année entière sans Paul. Que doit-on faire par une pareille journée? Comment rendre honneur à sa vie, à son passage dans les nôtres sans sombrer dans le désespoir? Comment célébrer la trop courte présence de Paul dans le monde alors que je prends encore tout juste la mesure de son absence dans ma vie.

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apprendre à demander, apprendre à recevoir

Je me sens exigeante. J’ai l’impression de demander beaucoup des gens qui m’entourent. Je crois que c’est un trait de caractère que j’avais déjà avant — avant que tout change. J’en attends beaucoup des autres. Mais je crois qu’avant, je ne me posais pas trop de questions à ce sujet parce que j’avais confiance d’en donner beaucoup aussi.

Le problème avec cette équation, avec cette volonté de réciprocité, c’est qu’au moment où j’en ai moins à offrir, j’ai plus de difficulté à demander aussi, alors que j’en ai pourtant besoin plus intensément que d’habitude. Moins de quoi? Je pense à un tout un peu vague — temps, patience, écoute, amour… Je me sens lessivée, essorée de ce que je croyais posséder. J’ai l’impression d’avoir été vidée de ces biens précieux et de ne pas réussir à en refaire le plein. Lire la suite

maybe you won’t have time later

I don’t know why i do this to myself. Why i click on links that target overwhelmed parents of young children. Perhaps it’s just because of how common they are. I come across that type of article several times a day. I look away most of the time, but then, once in a while, i click and read the words of those parents who have normal parenting problems and who deal with daily annoyances and small-scale dilemmas by writing tongue-in-cheek pieces on parenting websites.

I clicked yesterday even though the title of the article already was making me cringe, You Have Plenty of Time to Love Them Later.  The advice it offered, and that I would have perhaps appreciated had things been different, seemed so so wrong : Lire la suite

menteuse

Le privé est politique. Un slogan phare du mouvement féministe qui peut paraître simpliste si on ne s’y arrête pas trop longtemps mais qui, je crois, est profondément porteur de sens. Pour ma part, j’ai l’impression que je pourrai en explorer les ramifications encore longtemps. Je le fais par rapport à plein d’aspects de ma vie – récemment, ça a été particulièrement fructueux pour penser à mon expérience d’accouchement, par exemple. Mais pour l’instant, c’est un cadre de réflexion que j’utilise encore à petits pas hésitants, ici et là, pour tenter de réfléchir à mes expériences autour de la mort de Paul et du deuil.

Et puis parfois, sans que je m’en rende compte, le privé s’invite dans le politique. Ou comme ça m’est arrivé hier soir, dans la politique, à petite échelle, de surcroit. Lire la suite

couché/e/s

4 janvier. Je suis couchée sur la table d’opération. Les bras étendus de chaque côté de mon corps, plein de bleus suite aux multiples tentatives d’installer un cathéter dans l’un puis l’autre de mes avant-bras. Les bras en croix, le corps tremblant sous l’effet combiné du froid, de la péridurale et de la peur. Derrière le champ stérile, j’entends la médecin parler de moi à une infirmière comme si je n’étais pas dans la pièce. Je me sens tellement seule. Je combat pour ne pas laisser la peur prendre le dessus. À ce moment-là, je pense à travers mes larmes que je ne pourrais pas me sentir plus en détresse.

5 janvier. La détresse a fait place à un sentiment de bonheur mêlé d’incrédulité. Notre bébé nous a rejoint dans la chambre qui est petite mais que je peine à traverser, bloquée dans mes mouvements par les agrafes qui balafrent mon ventre. Mais Paul est là. Il va bien. Il pleure un peu, il boit, il dort. Notre plus grand problème est l’horaire hospitalier qui défie toute logique et qui nous coupe dans le rythme que Paul semble déjà vouloir imposer. On a un peu de visite. Un oncle attendris. Des grands-parents déjà gaga. Deux amies qui improvisent un festin de sushi que nous dégustons autour du lit. Je suis rassasiée. Fatiguée, heureuse.

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tête-à-tête

Les courriels s’accumulent dans ma boîte de réception. Les projets de lettres restent en plan, malgré mon intention ferme de répondre sur papier aux plusieurs messages qui sont atterris dans ma boîte aux lettres au cours des dernières semaines. Les tâches s’accumulent sur les diverses listes que je compile, dans un effort vain de prendre le dessus sur le quotidien. Je me sens à nouveau dépassée.

Je n’ai pas travaillé trois jours complets cette année et déjà la perspective de devoir m’accrocher à ce rythme pendant encore deux mois me semble intenable. Je me sentais mieux pendant les semaines que j’ai passé à l’extérieur du pays. Le fait d’être loin de chez moi me semblait être une excuse adéquate pour repousser les différentes tâches à accomplir. Mais la pensée magique et la procrastination n’ont rien réglé. Mes projets sont resté en plan et recommencent à me narguer. Lire la suite

le (petit) bonheur

Depuis quelques jours, je suis tombée plusieurs fois sur des messages de type :

La beauté de la vie et le bonheur sont tout près, il s’agit de les reconnaître.

Le bonheur, ce n’est pas d’avoir tout ce que l’on désire, mais d’apprécier ce que l’on a.

Je lis ça et je me dis « Vraiment? » Je n’y crois pas. Je veux dire, je suis contente pour les gens qui se trouvent dans cet état d’esprit. Je l’ai longtemps partagé. Mais maintenant, après l’année que je viens de passer, je ne peux m’empêcher de me dire que c’est un point de vue qui manque de recul, surtout quand il vient de personnes qui sont fondamentalement privilégiées. Je crois que ce genre de message cherche à rejoindre les gens qui ont tout ce qu’il faut pour être heureux mais qui ne sont jamais satisfaits. Tant mieux si le message passe auprès de ce type de personne. Tant mieux si quelqu’un-e le lit et se dit « c’est vrai que je n’ai pas besoin d’une nouvelle télé ou d’un nouveau char pour atteindre le bonheur ».

Mais quel message reçoit-on quand ce qu’il manque à notre bonheur, ce n’est pas un écran plat mais quelque chose de plus fondamental? Ce type de slogan n’invalide-t-il pas un peu l’expérience réelle de voir son bonheur anéanti par un coup dur de la vie? Lire la suite