combler le vide

Il y a plusieurs années de cela, j’ai eu envie d’écrire sur mes parents. Sur ma mère, d’abord. J’imaginais un travail documentaire qui me permettrait de mieux la connaître. Puis, quand peu de temps avant le décès de mon grand-père, mes grands-parents paternels ont décidé de rédiger leurs histoires de vie respectives, j’ai eu envie d’écrire pour pour que mon père ait aussi sa place dans ce récit collectif. Après la mort de Paul, j’ai écrit aussi.

Soudain, les mots m’aidaient à sculpter du sens dans la matière brute et inexplicable de ma réalité. Ils me permettaient de me réapproprier un tant soit peu le narratif de ma vie. Lire la suite

un peu d’espoir

Le quotidien a ceci de terrible qu’on s’y habitue.
On s’habitue même au pire. On s’habitue à l’absence parce qu’elle devient familière.

Je me rappelle des tous premiers jours à la maison sans Paul. Je me rappelle de la profondeur sans fin du vide en moi. Autour de moi. Je me rappelle le vertige, le haut-le-cœur. Je me rappelle les mots en boucle dans ma tête. « Qu’est-ce qu’on va faire? »

On a fait ce qu’il y avait à faire. On s’est levé le matin. On a mis un pied devant l’autre. On a fait semblant. Et à force de faire semblant, on a fini par y croire. Je n’y aurais pas cru l’an dernier à pareille date, mais je réussis à vivre à peu près normalement maintenant. Les efforts que me demandent les tâches quotidiennes et les interactions sociales ont diminué de façon considérable au cours des derniers mois.

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le (petit) bonheur

Depuis quelques jours, je suis tombée plusieurs fois sur des messages de type :

La beauté de la vie et le bonheur sont tout près, il s’agit de les reconnaître.

Le bonheur, ce n’est pas d’avoir tout ce que l’on désire, mais d’apprécier ce que l’on a.

Je lis ça et je me dis « Vraiment? » Je n’y crois pas. Je veux dire, je suis contente pour les gens qui se trouvent dans cet état d’esprit. Je l’ai longtemps partagé. Mais maintenant, après l’année que je viens de passer, je ne peux m’empêcher de me dire que c’est un point de vue qui manque de recul, surtout quand il vient de personnes qui sont fondamentalement privilégiées. Je crois que ce genre de message cherche à rejoindre les gens qui ont tout ce qu’il faut pour être heureux mais qui ne sont jamais satisfaits. Tant mieux si le message passe auprès de ce type de personne. Tant mieux si quelqu’un-e le lit et se dit « c’est vrai que je n’ai pas besoin d’une nouvelle télé ou d’un nouveau char pour atteindre le bonheur ».

Mais quel message reçoit-on quand ce qu’il manque à notre bonheur, ce n’est pas un écran plat mais quelque chose de plus fondamental? Ce type de slogan n’invalide-t-il pas un peu l’expérience réelle de voir son bonheur anéanti par un coup dur de la vie? Lire la suite

fragments nocturnes

Moi qui traîne une fatigue lourde depuis des semaines, qui passe des heures chaque jour à penser à dormir, moi qui dors parfois trois heures au milieu de la journée simplement parce que je peux, je ne dors pas. À cette heure nocturne qui n’attend que ça de moi, je ne dors pas. J’essaie de me détendre en écoutant un podcast – Strangers. Évidemment, je tombe sur un épisode qui me renvoie à mes angoisses actuelles.

L’histoire d’un homme qui a perdu sa mère, puis son frère, puis son père en moins d’une dizaine d’années quand il était jeune. Il raconte son parcours, parle de sa tendance à s’accrocher au passé, au « bon vieux temps » où sa famille était encore un tout cohérent. Plus de cinquante ans après ces décès de ses proches, il se demande si on connait vraiment les gens que l’on perd… L’idée qu’on s’en fait n’est-elle pas plutôt un portrait que l’on remodèle encore et encore en fonction de qui l’on est, de qui l’on devient?

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regrets/amour/espérance

Hier, j’ai pris la voiture pour aller travailler et faire quelques courses, et je suis tombée sur une émission que j’aime bien à la radio, Plus on est de fous, plus on lit. Marie-Louise Arsenault entamait une entrevue avec Luc Ferry, un philosophe et ancien ministre de l’Éducation français (pendant les années Chirac). A priori, pas un invité qui m’inspirait outre mesure.

Il commence à parler d’Homère et de la sagesse. Puis ses mots m’accrochent :

Le sage est celui qui comprend qu’il y a deux pièges dans l’existence. Le passé et le futur.

Constamment, on est dans la nostalgie et les souvenirs, et quand on s’en arrache, on est dans l’espérance que ça ira mieux après, quand on aura changé de ceci, de cela.

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des bonnes habitudes

Il y a eu des moments dans ma vie où je sentais, selon l’expression consacrée, que je me laissais aller. Souvent, j’ai remédié à cette impression en me fixant des objectifs, surtout sur le plan sportif. M’entraîner pour courir un demi-marathon, par exemple, m’a permis de restée motivée pendant plusieurs périodes de quelques mois à différents moments où j’en avais besoin.

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raconter encore et encore

Mardi.

Troisième rendez-vous avec la psychologue. Nous avons prévu une séance plus longue, où je pourrai raconter le nœud de l’histoire. Le moment où tout a basculé, l’ambulance, les mauvaises nouvelles, les soins intensifs, l’espoir, les décisions impossibles, la mort. Ça me prend près d’une heure. Ensuite, le plan est de revenir sur les moments les plus difficiles, les plus complexes. De les sonder, de les démêler, de commencer à détricoter les émotions intenses qui y sont attachées.

J’essaie. Je veux bien faire. Je ne veux pas me dérober devant la tâche à accomplir (ou à entamer, au moins). Elle me dit de laisser flotter mon esprit, de laisser mes pensées se diriger d’elles-mêmes vers un moment, une émotion, une image. Rien ne vient. J’essaie, pourtant, de laisser libre cours à mes souvenirs. Mais mon esprit reste solidement ancré dans le présent. La chaise où elle est assise. La lampe devant moi. Le molleton sur la porte – pour insonoriser la pièce j’imagine. Les détails de ce qui m’entoure m’empêchent de laisser partir mon esprit à la dérive. J’essaie, j’essaie. Sans succès.

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marcassin / lentille

pour celles et ceux qui peuvent se sentir sensible à ce sujet : je parle de ma nouvelle grossesse dans les paragraphes qui suivent.

Le deuil n’est pas un processus linéaire. Je l’ai lu, je l’ai entendu, je l’ai répété. Pourtant la violence de ces moments où la peine me tire tout d’un coup vers le fond continue de me surprendre. Les éléments déclencheurs de ces jours de chute libre sont mystérieux. Ils forment un enchevêtrement difficile à démêler.

dates significatives
tensions au travail, dans la famille, dans la vie
images banales captées du coin de l’œil
impossible de trouver le début de la bobine de ce câble qui m’enserre et me charcute

L’année dernière, à ce moment-ci de l’année, tout mon esprit était tourné vers la grossesse. Après avoir attendu impatiemment le moment où j’aurais finalement « l’air enceinte », j’étais devenue, du jour au lendemain, visiblement très enceinte. À l’halloween, partagée entre ma prétention de rejeter les pratiques à la mode et l’envie de souligner publiquement l’aventure de la maternité, je m’étais déguisée en genre de squelette et j’avais peint sur un t-shirt un bébé squelette. À ce moment-là, l’idée m’avait semblé sympathique. J’avais même partagé une photo de mon ventre sur facebook. Lire la suite