deuil impossible

[…] peut-on espérer que celui ou celle qui a perdu un enfant puisse desserrer quelque peu le nœud qui lie la souffrance et la fidélité à la mémoire? Il semble tout d’abord que ne plus être accablé serait comme renier l’attachement à celui ou celle qui s’en est allé. Il faut que tout à chaque instant nous rappelle l’absence. Rien ne doit être modifié de la vie de l’enfant perdu. La vie doit s’arrêter.

François Roustang, « Deuil impossible », dans Jamais de la vie : écrits et images sur les pertes et les deuils. 2001, p.17-18.

 

my tentative translation:

[…] can we hope that someone who has lost a child may loosen the knot tying suffering and loyalty to memory? At first, it seems that not being afflicted would be like disavowing our attachment to the lost one. All moments need to be reminders of their absence. Nothing can be modified from our lost child’s life. Life must stop.

les tranchées

lesideesRécemment, j’ai lu Les tranchées, ouvrage collaboratif écrit par Fanny Britt sur la maternité.  Son sous-titre, « Maternité, ambiguïté et féminisme, en fragments, » m’avait accroché lors de sa publication, qui coïncidait avec la fin de ma grossesse. Le temps de le commander et de le recevoir par la poste, Paul était arrivé et occupait tout mon temps. Puis, la réalité a basculé, Paul est décédé. Me laissant face à un vide immense. Et sans aucune envie de lire des réflexions sur l’ambiguïté de l’expérience maternelle. L’extrême désarroi et les sentiments d’ « inadéquatitude* » qui m’habit(ai)ent expulsaient tout désir de réflexion féministe de mon esprit.

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la mousse des bois

Quand Paul avait quelques jours, je me suis rendue compte que je ne connaissais pas vraiment de berceuses. Je lui chantais d’autres chansons mais il me semblait que ça manquait à mon répertoire, des vraies chansons de bébé.  J’ai cherché un peu sur internet pour me remémorer des paroles de berceuses entendues quand j’étais petite. J’ai retrouvé Une chanson douce, dont je ne connaissais que le début. Je l’ai fredonné plusieurs fois à Paul, quand il était sur le point de s’endormir. Comme certains passages me plaisaient moins, j’avais fait quelques modifications. Mais j’aimais les images que l’ensemble m’évoquait. La peau si douce, l’odeur du sous-bois…

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petites banalités

IMG_5062Au milieu d’une conversation banale, j’aperçois deux photos collées sur notre frigo. En une seconde, je me transporte aux moments où ces photos ont été prises. Quand j’étais simplement émerveillée par ce petit être qui se joignait à nos vies, quand les photos n’avaient encore rien du trésor immense mais insatisfaisant qu’elles sont devenues. Je passe et repasse ces moments dans ma tête.

Le premier voyage en voiture. Paul emmitouflé pour faire face aux températures extrêmes du début janvier. Les petites mitaines rayées qui nous épatent : le seul truc qui tienne en place, malgré le fait qu’elles ont été tricotées par grande-tante française qui n’a jamais connu les -30C qui marquent les premiers jours de 2014. La visite où Paul regarde sa cousine d’un air admiratif, elle qui le surplombe du haut de ses neuf mois. Le séjour dans le bois. Le bain, les siestes, petits moments quotidiens presque insignifiants.
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calendrier personnel

Mon amie a partagé hier un texte magnifique et triste, The Unmothered, par Ruth Margalit. Plein d’éléments de ce texte résonnent en moi, à commencer par le fait qu’il aura été une bouée au cours de cette journée de fête des mères, qui n’avait de fête que le nom. J’ai cherché toute la journée l’écho du deuil et de la perte. Je ne l’ai pas vraiment trouvé à la marche de sensibilisation au deuil périnatal où je me suis sentie complètement déconnectée, hors de mon élément malgré la solidarité que je peux éprouver pour les autres familles endeuillées. Puis en fin de journée, ce texte. Comme une confirmation que je ne suis pas seule, pas complètement, sur cette île isolée qu’est le deuil.
“CALL MOM” said a sign the other day, and something inside me clenched. In my inbox, at work, an email waited from the New York Times: a limited offer to “treat Mom” to a free gift. It’s nothing, I tell myself. A day for advertisers. So I shrug off the sales and the offers, the cards and the flowers. I press delete. Still, I now mark Mother’s Day on my private calendar of grief. Anyone who has experienced a loss must have one of those.

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la peur

J’ai mal partout.

Au corps, au cœur, à la tête, à la confiance, au bonheur.
Ici et ailleurs aussi, il n’y a pas de fuite possible.
Il n’y a pas de mots pour ce désespoir.

L’envie irrésistible d’être ailleurs, dans une autre version de ma vie.

Celle où, hier, j’aurais pu faire comme tout le monde et partager trop de photos de mon bébé pour ses quatre mois. À la place, déchirée à l’idée de ne pas crier au monde entier qu’il aurait du être parmi nous, mais sans avoir les mots justes, j’ai partagé un bout de pas-grand-chose en me demandant si je dérangeais.
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au creux de la vague

La douleur du deuil, comme celle des contractions, va et vient.

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Elle s’estompe doucement par moments, s’éloigne, puis revient tout d’un coup sans crier gare. S’abattant sur moi, m’emportant. Me prenant au ventre sans que je comprenne complètement ce qui la déclenche.

Le gilet à rayures de marin, sur un autre petit garçon.
L’odeur dans le cou du cousin de Paul.
Le visage aperçu d’un futur papa insouciant.
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