premier mai

30 avril

Demain, ça fera trois mois.

Malaise, malheur, coincé en travers de la gorge.
Déchirure qui m’arrache l’intérieur

Mon cœur qui se débat. Mon corps qui se rebelle, qui retient chacune des traces de la dernière année. Qui veut tout garder pour lui. Lourdeur, douleur, fragilité.
Sensation de m’éparpiller. De me vider. De me dissoudre de douleur.

Fatigue et lassitude insurmontables.
Jalousie, envie qui s’imposent contre mon gré et que j’essaie de camoufler.
Les ventres qui s’arrondissent autour de moi et qui évoquent si cruellement le vide qui m’habite.
Les bébés qui poussent, rappels de l’absence toujours plus immense.
La solitude. Même au milieu du monde
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incertitudes

Asphyxie positionnelle probable.

Calice.

On a vu le médecin pour recevoir les résultats d’autopsie.

J’avais peur de me faire confirmer mes craintes les plus profondes. Peur d’avoir mal fait. En même temps, au fond de moi, j’aurais peut-être été soulagée par un tel verdict. La réalité telle qu’elle peut être mesurée et qualifiée par les médecins aurait alors été en phase avec mes sentiments d’échec, de culpabilité.

Asphyxie positionnelle probable.
Le médecin me répète que ce n’est pas de ma faute. Mais n’empêche. Paul a fait un arrêt cardio-respiratoire alors qu’il était sur moi. En train de boire. Et je n’ai rien pu faire.
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3 semaines…

C’est quoi, trois semaines? On peut séparer une vie d’adulte en tellement de tranches de trois semaines. Certaines plus mémorables — un voyage, le début d’un nouvel emploi… La plupart sont quelconques. Elles passent sans qu’on les remarque, rythmées par la routine.

Entre notre sortie de l’hôpital à la naissance de Paul et le jour où nous y sommes retournés, en urgence, il s’est écoulé exactement trois semaines.

3 semaines si courtes et si longues à la fois.
3 semaines de bonheur.
3 semaines à s’abreuver de tous les instants, à admirer notre bébé, à le sentir, à le serrer.

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histoires

Les narratifs populaires pour raconter l’histoire des bébés, des enfants et des adultes qui font face à des problèmes de santé majeurs sont ceux qui parlent de combat, de courage, de volonté, de triomphe. Le prématuré qui avait tellement le gout de la vie, la cancer survivor, qui court un 5 km dans son ensemble rose au son des slogans vides… Dans ce schème de pensée, l’histoire de ceux et celles qui y laissent leur peau est rendue invisible.

Enfant, je me souviens m’être sentie définie par le fait d’être en bonne santé. N’avoir jamais été hospitalisée, n’avoir jamais pris d’antibiotiques, me semblait être un élément important de qui j’étais, et me paraissait comme une preuve de ma valeur. Peut-être est-ce la conséquence d’être élevée par une médecin? Comment expliquer ce sentiment qui m’habitait alors et qui ne m’a pas complètement quittée? J’avais la même satisfaction à l’idée d’avoir mes quatre grands-parents vivants, comme si tout cela peignait un portrait de famille lisse, symétrique, entier. C’était une source de fierté étrange mais bien présente dans ma tête – et ça l’est encore, au fond, même si la belle image que je me faisais enfant est aujourd’hui craquelée.
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1953-2005-2014-2014

Mettre des mots sur la peine et sur la douleur qui m’habitent me semble une mission presque impossible. Par moments, quand je suis entourée de mes amies, de mon amoureux, des gens avec qui je suis le plus à l’aise, je réussis à me sentir à peu près bien. Pas le genre de bien-être qu’on atteint quand, le temps d’un instant particulier, on se dit qu’on est en train de vivre un moment mémorable, exceptionnel. Plutôt, j’arrive à atteindre la joie tranquille qui me vient assez naturellement quand je ne réfléchis pas trop. Elle est entrecoupée de pointes de tristesse mais je réussis à passer des bons moments en bonne compagnie.

Dans d’autres contextes, par contre, je me retrouve tout aussi facilement étourdie par l’immensité du vide devant moi, en moi. Je prends conscience de la profonde anormalité de la situation dans laquelle je suis plongée.
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à tort ou à raison

Pendant que j’étais enceinte, au milieu de lectures sur l’accouchement idéal, le maternage, l’allaitement et les pressions contradictoires subies par les “femmes modernes”, je m’étais promis de tenter autant que possible de ne pas constamment me sentir coupable. J’étais déjà consciente de ma tendance à culpabiliser sur tout à tort ou à raison. Je me répétais que c’était certain que nous ferions des erreurs comme parents, que nous aurions des moments de doutes sur la meilleure approche à adopter avec notre bébé.

Les choses étant ce qu’elles sont, évidemment, j’ai toute la misère du monde à ne pas me laisser emporter par un sentiment de culpabilité étourdissant, à ne pas me laisser bouffer de l’intérieur.
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le grand vide

J’ai le cœur brisé et la gorge en boule. Je m’ennuie des super pouvoirs dont j’ai profité quelques brèves semaines. Je m’ennuie de me réveiller dès les premiers sons de Paul, de l’allaiter dans la nuit, fatiguée mais tellement heureuse. Je m’ennuie de pouvoir lui offrir tout ce dont il avait besoin, en lui offrant simplement le sein. Ces jours-ci, quand j’entends un bébé pleurer, je me sens complètement chamboulée. Je ne peux plus répondre aux besoins de mon bébé, et me sentir heureuse d’avoir pu l’apaiser. Je reste là, impuissante, à sentir les larmes monter et s’échapper de moi contre mon gré…

La vie pue parfois. Elle nous arrache des bouts du cœur, elle nous déchire l’intérieur. Depuis plus de deux mois, je vis les semaines les plus difficiles de ma vie.
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