septembre 2000

J’ai passé tellement de temps dans les dernières années à trier les artefacts, matériels et immatériels, de la vie de mes parents. Du temps à classer les papiers et les photos, du temps à tenter d’organiser mes souvenirs, mes émotions en désordre. J’ai parfois l’impression que ce sera le travail de toute ma vie.

Il y a quelque chose de répétitif dans le fait d’ouvrir des boîtes dont le contenu a déjà été trié à un moment ou un autre. Le bruit du tape qui décolle, la couche supérieure du carton qui vient avec, en lambeaux, l’odeur un peu poussiéreuse, parfois accompagnée d’autres effluves — boules à mites, vieux papier, sachets de lavande vieillis. J’ouvre la boîte identifiée à plusieurs reprises, de la main d’une tante, ou de la mienne, portant parfois le souvenir d’un lointain déménagement — la mention « salle de bain » barrée au marqueur. Elle a servi et resservi. Je vide son contenu. Je trie. J’élague. Je garde encore beaucoup. Je re-range. Je re-trie. Je ré-identifie. Je barre une nouvelle fois les informations qui ne sont plus d’actualité. Je re-tape pour refermer le tout, avec le vague espoir qu’un jour j’aurai trouvé une place pour chaque chose, un album pour chaque photo. Un jour. Pour l’instant, je compte comme une bonne journée, celle où je vois le contenu de ce que je garde diminuer, même subtilement. J’écrase le carton dans le bac de recyclage avec la satisfaction du travail accompli.

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comment t’expliquer?

Je sais que tu dis ça pour bien faire. Je sais que les conversations sur le sommeil des bébés, c’est pratiquement un passage obligé dans les discussions entre parents. Je te fais confiance, je suis certaine que tu t’occupes bien de ton bébé, et je suis heureuse pour vous si vous avez trouvé un truc pour qu’il dorme mieux, plus longtemps, pour qu’elle soit mieux reposée.

Je te remercie de ne pas me faire de commentaire désapprobateur quand je mentionne que notre petit d’un an dort encore avec nous, même si je vois dans tes yeux surpris que tu trouves ça intense. Tu as peut-être raison que plus on attend pour l’habituer à dormir seul, plus ça va être dur.

Peut-être. Peut-être pas.

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oublier (un peu)

préambule – J’essaie depuis quelques jours d’écrire un texte sur les défis que (me) pose l’écriture en tant que mère d’un petit grouillant d’un an mais — c’est très à-propos — je manque de temps et d’espace (mental entre autres) pour y arriver. Je me contenterai donc pour tout de suite de partager quelques pensées en vrac…

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Du bout du doigt, comme souvent, je trace les lettres de son prénom dans la buée de la porte de la douche.
P A U L

J’aime les voir en majuscules. Fermes. Fortes.
J’aime les tracer en cursives, d’un seul mouvement. Comme si ces lettres étaient faites pour vivre ensemble.

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contradictions

Encore une fois, j’ai de la difficulté à articuler mes pensées, à ordonner mes émotions.

Elles sont multiples et confuses et contradictoires et compliquées.
Elles sont rejet de cette journée qui me pousse à me demander comment je vais et ce que je veux.
Elles sont attente et attentes.
Elles sont souhait de trouver un espace où me poser, où être.

Malgré ma mère qui n’est pas là, avec qui je ne peux discuter, réfléchir, rêver, à qui je ne peux poser de questions. Malgré cette journée qui me rappelle que je ne peux plus créer de souvenirs d’elle, de nous, qu’elle ne sera jamais à mes côtés pour accueillir ses petits-enfants dans le monde, qu’elle ne s’émerveillera jamais devant leurs progrès et leurs exploits.

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ce qui aurait pu être

Quand j’étais enceinte de Paul, j’ai consulté une ostéopathe deux ou trois fois. En arrivant à la première consultation, je m’étais demandée si elle aussi était enceinte. Dans l’incertitude, je n’avais rien dit ou demandé mais quelques semaines plus tard, je l’avais croisée dans une rencontre d’information offerte par la maison de naissance où j’étais suivie. J’avais su qu’elle attendait un bébé quelques semaines après moi seulement.

Quand Paul est décédé, j’ai séparé mentalement les bébés qui nous entouraient de près ou de loin en deux groupes distincts. D’un côté, ceux qui étaient nés avant Paul, et dont la naissance m’avait réjouie. De l’autre, ceux qui étaient nés, ou allaient naître, après lui. Je voulais être heureuse de l’existence de ces autres bébés, je voulais être heureuse pour leurs parents qui les accueillaient dans leurs vies, mais je n’y arrivais pas. Pendant plusieurs mois, le désespoir de vivre sans Paul a bouffé toute l’énergie qu’il m’aurait fallu pour m’occuper des autres, pour vivre leurs joies, leurs découvertes.

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deux ans — esquisse de bilan

Ça a fait deux ans que j’ai commencé à écrire ici. Je me suis rendu compte de ça cette semaine.

J’avais déjà relu le tout premier texte que j’ai écrit pour ce blogue, mais pas les suivants.

En les imaginant, en les rédigeant, j’avais tant de difficulté à dire et à décrire ce que je vivais. J’étais désorientée, j’écrivais pour essayer de reprendre un peu de contrôle sur la trajectoire de ma vie.

J’ai l’impression que tant a changé depuis deux ans. Pourtant, en me relisant, je suis surprise de voir que les questions que je me posais alors continuent de m’habiter, que mes réflexions, si elles se sont modulées au fil du temps, n’ont pas fondamentalement changé.

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je ne dis rien

Quand j’étais enceinte de Paul, j’ai lu beaucoup. Plusieurs livres de préparation à l’accouchement, quelques uns sur la vie avec un bébé et l’éducation des enfants. Et des sites. Et des apps. Et puis j’ai joint quelques groupes facebook qui me semblaient en phase avec les valeurs que je voulais avoir comme parent.

Je me reconnais(sais) dans certaines pratiques sans avoir à y réfléchir très longtemps. Rapidement, j’ai su que je voulais allaiter, et j’avais hâte d’utiliser les deux porte-bébés différents donnés par ma cousine.

Dès les premiers jours de Paul, nous l’avons porté dans une écharpe extensible. C’était simple, et doux, et chaleureux. Il était collé contre nous, bien au chaud malgré le froid perçant de janvier. Nous étions bien.

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l’oubli

Au début de la semaine, j’ai vécu un moment surprenant. Un de ces instants où le focus semble se faire de lui-même, rendant soudain limpide une réalité qui nous échappait jusque là. Une réalisation.

Je me sens bien.
Je ne suis plus au fond du gouffre, ni même en équilibre sur une corniche, tentant tant bien que mal de m’accrocher du bout des ongles pour m’en sortir.

Ma vie a retrouvé une relative cohérence — je n’ai plus constamment l’impression étrange de vivre une vie parallèle à ma « vraie vie » après avoir été arrachée de force à la trajectoire qui était la mienne.

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knitting tree 2016

carrés_paulJ’ai parlé à quelques reprises du magnifique projet Knitting Tree, lancé en l’honneur de Marlo, une toute petite qui est décédée en 2011. Pour la quatrième année, sa maman sollicite la participation de parents et de proches de bébés décédés pour créer un immense tricot-graffiti dans le jardin qu’elle a créé pour Marlo.

En 2014 et 2015, j’ai envoyé des carrés brodés ou tricotés en l’honneur de Paul, par moi et d’autres personnes qui l’aiment. Chaque fois, ça m’a fait du bien de prendre le temps de créer un tout petit drapeau pour signifier sa présence dans le monde, et chaque fois j’ai été touchée de voir les résultats de tant de travail et d’amour conjugués, dans la vidéo produite à la suite du projet. Alors je commence tout doucement à penser à ce que j’enverrai cette année…

 

Si vous souhaitez que votre bébé ou un bébé que vous aimes soit représenté dans le jardin de Marlo, voici l’appel à contribuer pour cette année:

dans mes oreilles

C’est un peu un running gag. À peu près chaque fois que je mentionne un fait un peu inusité pendant une conversation, je précise « j’ai entendu ça dans un podcast ». À vrai dire, depuis que j’ai découvert les podcasts, j’écoute beaucoup moins de musique. J’apprécie trop l’impression de me faire raconter une histoire pour m’endormir, ou aller faire l’épicerie, ou en chemin vers l’université. J’ai même pratiquement arrêté d’utiliser la liste de musique que j’avais construite spécifiquement pour me motiver pendant mes sorties de course, préférant maintenant jogger au rythme des récits d’une diversité de personnes et de communautés.

Dimanche, c’est l’histoire de Juniper, une petite fille née à 23 semaines et 6 jours de grossesse, qui a accompagné mes pas sur l’asphalte parsemée de sable et de sel et de neige noircie.

J’avais écouté cet épisode une première fois il y a plusieurs mois et j’étais curieuse d’entendre la mise à jour promise à la fin de l’heure.

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