une carte postale

mon Paul,
je t’écris dans le noir du petit matin hivernal, assise dans le salon de ton arrière-grand-mère — une de tes arrière-grand-mères. Depuis notre arrivée en France, nos nuits sont agitées. Ton petit frère peine à s’ajuster aux six heures de décalage horaire qui nous séparent de notre horaire habituel. Il se tourne et se retourne et se réveille et nous réveille. On se lève tard. Les journées sont courtes, trop courtes. Elles passent à toute vitesse.

On vient de descendre de l’avion, il me semble, et pourtant la fin du voyage semble déjà se profiler, dans un après-demain hâtif.

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il y a deux ans

Matin typique, avec peut-être une once de fatigue de plus que d’habitude.
« Let’s go Aimé, laisse-moi mettre ta couche »
« Allez, ça te prend des pantalons pour aller à la garderie »
« Mange un peu, mon amour »
« Non, tu peux pas mettre tes bottes avant ton habit de neige »

Midi moins typique avec P.. En parlant de notre voyage à la Nouvelle-Orléans il y a deux ans, on se rend compte qu’on se souvient mal de ce qu’on y a fait, à part visiter des ami.e.s à moi…

Relire mes mots d’il y a deux ans me rappelle pourquoi ma mémoire est si embourbée.

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la musique

Aimé s’est mis à chanter.
Ce n’est pas encore limpide, mais depuis une semaine ou deux, on distingue Au clair de la lune, qu’il a appris à la garderie.

L’entendre chanter, ça évoque des souvenirs de mes parents.

Des souvenirs de ma mère, qui fredonnait beaucoup, qui m’a laissé en héritage plein de bribes de chansons, et quelques autres dont toutes les paroles sont gravées en moi. Lire la suite

explorer

J’essaie ces jours-ci de me concentrer à écrire mon mémoire mais je m’éparpille dans plein de projets. Certains, rêvés il y a longtemps et oubliés, qui s’imposent soudain à moi. D’autres, récents, que j’ai de la difficulté à refuser. Et puis il y a ce projet-ci, espace-lieu d’écriture destiné à Paul, à mes souvenirs de lui, aux manières qu’il a de continuer d’être présent, à la vie qui se poursuit.

L’urgence de chercher, de creuser, et de partager mes réflexion, constante dans les premiers mois du deuil, s’est apaisée. Elle va et vient et revient selon un rythme qui lui appartient. Elle se manifeste parfois dans des contextes étonnants.

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déclencheurs

Je suis parfois étonnée de me sentir si bien, de vivre tant de moments de joie, ou de m’inquiéter de petites choses désagréables qui pèsent si peu face à des événements réellement difficiles — les traces laissées par des bottes, le repas qui a un peu brûlé. L’intensité du deuil des dernières années est encore assez vive dans ma mémoire pour que je sois surprise de réussir à vivre aussi « normalement » aujourd’hui.

Peu de temps après avoir entamé ce blog, je notais à quel point n’importe quel mot, n’importe quel objet, aussi insignifiant soit-il, pouvait être un élément déclencheur de souvenirs douloureux. Je me souviens avoir été souvent prise de court. Arriver à une fête de quartier au tout début de l’été sans m’être préparée à voir autant de bébés, de poussettes et de jeunes enfants. Avoir envie de me sauver, d’éviter d’entrer en contact avec tous ces gens au bonheur apparemment si insouciant.

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un tout petit mot

tes mots
tes premiers mots
comme des perles
enfilées aux moments
les plus surprenants

ce matin, c’était « trou » en pointant le coin manquant d’une gaufre.
juste avant, c’était « en haut » – réponse magique à tous les problèmes qui se profilent à l’horizon de ton quotidien.
une pièce de casse-tête manquante? « en haut »
envie d’un calin? « en haut »
besoin de ta maman? « en haut »

je m’émerveille de t’entendre commencer à nommer le monde.
j’ai hâte de t’écouter continuer à apprivoiser la vie.

je t’aime

 

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billet inspiré par le thème « surprise » du projet MotsVembre

lentement

Les changements se sont faits doucement, lentement.
Comme l’âge qui s’installe subtilement dans les corps et les visages, changements imperceptibles au quotidien mais qui nous sautent aux yeux en feuilletant un album de vieilles photos.

Tout à l’heure, au hasard d’un podcast, j’écoutais une femme parler du journal particulier que tenait son grand-père. Pour chaque journée de l’année, une page désignée où il consignait diverses informations. Ses projets du moments, ses repas, sa pesée annuelle… des archives analogiques minutieuses, d’avant le temps où tout s’enregistre, qu’on le veuille ou non, d’avant l’ère de facebook qui m’accueille le matin avec des « souvenirs », sans faire de différence entre des moments réellement marquants, parfois intenses, et la plus insignifiante des pensées que j’ai eu l’idée de partager il y a quatre ou cinq ans.

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mon arbre

tendre le bras
du bout des doigts, caresser l’écorce
prendre appui sur une branche basse
me hisser tant bien que mal pour gagner de la hauteur
grimper sur cet arbre qui me rappelle les live oaks de City Park
chênes centenaires, témoins de l’histoire

il y a deux ans et demi j’écrivais
J’ai l’impression que mon arbre généalogique a été pris d’assaut par un enthousiaste de la chainsaw.

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