J’étais tombée sur cette citation dans les mois qui ont suivi la mort de Paul. Je l’avais trouvée magnifique, j’avais envie de m’en souvenir. Je l’ai collée sur une photo d’une journée pleine de soleil passée dans le bas du fleuve avec des amies. Le bleu du ciel et la chaleur des roseaux sous lesquels nous nous étions couchées me semblaient tout désignés pour accompagner ces mots. Lire la suite
Archives de l’auteur : typhaine
désencombrement / attachement
Je ne sais pas trop ce qui m’a pris. C’était la fin d’un mois de janvier sans résolution. J’ai vu passer un défi sur facebook. Chaque jour du mois de février, il s’agit de se débarrasser d’un nombre d’objets correspondant à la date. Le 1er, on commence doucement avec un objet, le lendemain c’est deux, puis trois, et ainsi de suite. Je sais pas ce qui m’a pris, je me suis inscrite. Et je me suis mise à désencombrer avec fébrilité.
Après quelques jours, je me suis mise à réfléchir au privilège inhérent à cette mode du désencombrement, au fait de pouvoir dégager du temps pour « declutterer », et pire, photographier ses piles de cossins en partance pour la friperie ou le bac de recyclage tels des trophées de chasse un peu fripés. Lire la suite
reading notes – memory
As i was reading on qualitative research methods, i came across a talk by feminist scholar Cynthia Cockburn. These ideas seem interesting to consider for my research but more so, they spoke to me about what i have been doing (exploring might be more accurate) here…
It’s common ground among memory researchers that a given memory shouldn’t be taken as “truth” but rather as evidence, to be interrogated, mined for its meanings and its possibilities. A memory should be seen as something to be critically interpreted in terms of both form and content. Both individual and collective memories of given events and moments change with the passage of time. Memory studies aren’t just concerned with the past. The crucial thing is they’re about the relationship between past and the present.
and later:
And as to the photographs… They may seem like representations of historical events and moments that may be understood at a glance – but photos are tricky things. They’re not transparent in this way. […] A photograph is contradictory because on the one hand it has a secure indexicality, it can be traced back to an actual time and place. But perversely, its meaning actually changes as time passes.
(Source : « Using photography in connection with social research », http://www.cynthiacockburn.org/BlogPhotographyinResearch.pdf)
normal
Je me souviens d’un cours de sociologie du genre pendant mon bacc. Pour introduire la section du cours sur la famille, la prof nous avait demandé de nous lever si nous avions une « famille normale ». Sans trop me poser de question, en pensant à la fois à la famille nucléaire dans laquelle j’ai grandi et à ma famille élargie, à nos partys de Noël, à l’amour partagé, aux non-dits parfois lourds — à ce qui me semble faire une famille — je m’étais levée. La prof, qui me connaissait déjà un peu, m’avait regardé d’un drôle d’air et avait fait un commentaire sur ma vision élastique de la notion de « famille normale ». Et en effet, dans la classe, seul-e-s quelques personnes s’étaient timidement levées.
Elle avait raison. Des parents de deux pays différents, pas mariés, et puis décédés, tous les deux, c’est pas une « famille normale ». Ça dévie de la norme. Fermement. Pourtant, dans ma vie, c’était, et c’est, ce qui est « normal ».
parent(hèse)s
Le mois de janvier s’est terminé. Comme une parenthèse qui se referme. 31 jours avec toujours quelque part derrière la tête, ces journées partagées avec Paul il y a deux ans.
Celles avant même sa naissance, alors qu’il était tellement près mais pas tout à fait prêt. Ces heures longues et courtes à la fois, où sa présence dans mon ventre, dans mon corps, était objectivement la même que pendant les semaines précédentes, mais subjectivement complètement différente : nous étions sur le point de le rencontrer.
Celles après sa naissance surtout. Ces heures passées en suspension dans le temps, alors que les nuits et les jours trop courts de janvier s’entremêlaient, indistincts. Ces moments passés à découvrir Paul, à le nourrir, à le bercer. Moments d’apprivoisement, d’incrédulité, de bonheur.
dent de sagesse
Je n’ai pas de médecin de famille. Je suis sur une vague liste d’attente mais je ne retiens pas mon souffle. Et puis j’ai l’immense chance d’être — jusque là — en bonne santé, alors je préfère qu’un-e autre ait cette place convoitée. En attendant, je ne sais donc pas trop à quoi ça ressemble, la relation qu’on peut entretenir avec un-e médecin qu’on a toujours connu.
Je n’ai pas de médecin, mais j’ai une dentiste. J’ai toujours été suivie par la même personne, depuis mon tout premier rendez-vous quand j’avais cinq ans, jusqu’à avant-hier matin.
Je n’ai pas de sentiment particulier à son égard, mais j’avoue que j’aime bien le fait que sa réceptionniste semble toujours me reconnaitre, que les assistantes et hygiénistes dentaires me demandent de mes nouvelles — même si c’est difficile de répondre avec une main dans ma bouche et un crochet qui me gratte une dent. Pareil pour la dentiste qui semble toujours savoir à peu près où j’en suis dans la vie. Soit elles ont toutes une excellente mémoire, soit il y a des notes assez précises dans leurs dossiers et elles révisent avant de recevoir chaque patient-e.
Paul en hiver
Tu nous a accompagné toute la fin de semaine.
Dans les rayons du soleil qui transperçaient le froid et illuminaient la neige, dans la lumière bleutée de la pleine lune, dans la chaleur enveloppante du feu, dans les rires et les cris des enfants avec qui tu aurais dû jouer.
Tu m’as manqué. Tu nous as manqué.
parallèles et paradoxes
Je prends un bain avec Aimé. Au sec, ses cheveux fins sont encore presque invisibles mais une fois mouillés, on les repère plus facilement. À travers les rosettes, j’entrevois le petit garçon châtain que je l’imagine devenir. Derrière sa tête, la peau lisse de son cou monte haut avant de céder le terrain à une unique et minuscule boucle de cheveux saturée d’eau.
En l’examinant, je ne peux m’empêcher de penser à cette mèche de cheveux de Paul, prélevée à ce même endroit de sa tête quelques heures avant sa mort. Il avait plus de cheveux qu’Aimé. Ils étaient plus foncés aussi. Presque noirs, comme les miens. Je ne peux m’empêcher de penser que ce serait presque impossible d’essayer de couper une mèche des cheveux à Aimé.
sur/vivre
Le soleil brille sur cette journée marquée par mon humeur pluvieuse.
Il n’y a rien de particulier qui ne va pas, que cette période de l’année, pleine de souvenirs des brèves semaines partagées avec Paul, qui se révèle difficile. Il n’y a rien qui ne va pas. Alors je m’entends répondre comme si de rien était aux « comment ça va? » qui ponctuent ma journée.
Je ne sais pas trop quoi faire pour vivre cette tristesse qui m’habite. Un petit bout de réponse se situe certainement dans l’accueil. Laisser être ces sentiments, aller à leur devant, sortir dehors pour les vivre dans l’hiver, dans le temps froid que j’associe à Paul, les inviter à venir se réchauffer en moi. Accueillir ce qui vient, ce qui est.
Comme le dit si éloquemment Fanny Britt, à Plus on est de fous, plus on lit*, « le deuil, c’est comme le brainstorm, pas de censure permise » (écoutez son intervention ici, c’est superbe, et notamment à partir de 5:45).
Pas de censure, pas de date de péremption, pas de mode d’emploi.
Qu’une ligne de conduite très générale.
continuer à vivre / (faire) vivre les souvenirs / (sur)vivre
—–
* Merci à Sara d’avoir partagé cet extrait
gris
c’est une de ces journées
où je voudrais
qu’il fasse gris
qu’il pleuve
que le temps soit à l’image
de mon humeur
mi-massacrante
mi-massacrée

