rattrapée

Je me souviens, ado, avoir entendu dire que lorsqu’on ne « fait pas son deuil », le deuil nous rattrape éventuellement. J’avais tellement intégré cette notion que je me souviens m’être sincèrement demandé si j’avais « fait mon deuil » suite au décès de ma mère. Après sa mort, j’avais été absente de l’école pendant une semaine. Puis j’y étais retournée et j’avais recommencé à fonctionner. Je ne m’étais pas effondrée.

Faute d’avoir accès à une pluralité de modèles des formes que peut prendre un deuil, je n’arrivais pas à trancher : est-ce que j’avais « fait mon deuil »? Comme s’il avait dû y avoir un choix de réponse simple.

OUI / NON. Cochez la case qui s’applique.

J’ai douté longtemps, craignant ce spectre, cette image du deuil me rattrapant à un moment où je ne l’attendrais pas.

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fragments

Aujourd’hui, nous sommes allés visiter la tombe de mon grand-père au cimetière. Toutes ces tombes, que les gens fleurissent à ce moment de l’année, me rappellent l’importance de cet exercice de mémoire.

Ici, il y a un mode d’emploi : à la Toussaint, on visite ses morts, on dépose des cyclamens à leurs pieds.

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P. me dit que ma grand-mère est inquiète qu’on parle trop de Paul à Aimé, qu’il grandisse entouré de tristesse. Une part de moi se rebelle à cette idée : évidemment que je veux parler de Paul à son petit frère! En fait, je me rends compte qu’il m’arriver souvent d’imposer Paul comme sujet de conversation, comme présence dans l’univers mental des personnes qui m’entourent et qui auraient dû l’entourer.

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ces moments

Il y a des moments comme ça. Des moments où je n’arrive pas à dormir, parce qu’on a décidé de venir présenter Aimé à son arrière-grand-mère en France, et parce qu’on a pas du tout battu le décalage horaire.

Hier, on a passé une bonne partie de la nuit debout. Aimé à se réveiller à moitié, mais en hurlant au complet. Moi à l’allaiter et à le bercer un nombre incalculable de fois, en espérant que ses pleurs ne réveilleraient pas ma grand-mère trop souvent. P. à promener Aimé dans le porte-bébé à travers l’appartement, espérant que le rythme de ses pas arriverait à l’apaiser. On a finalement réussi à rattraper quelques heures de sommeil ce matin – en plein jour ici, mais pendant la nuit nord-américaine. D’où mon incapacité à dormir cette nuit, je suppose.

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« ça va bien aller » — ou facebook et le deuil périnatal

Je voulais écrire aujourd’hui. Je m’étais dit que je prendrais le temps de parler à Paul et de parler de Paul en cette journée de sensibilisation au deuil périnatal. Je voulais (re)dire mon amour pour Paul, ma peine qui se transforme mais ne s’éteint pas.

Et puis hier soir, un message sur Facebook m’a bouleversée. Une personne que je connais y annonçait que son tout petit bébé était hospitalisé. Je ne connais pas les détails. Je comprends que même les parents ne savent pas encore ce qui ne va pas avec leur petit. Ça occupe une grande partie de mon esprit depuis. Ça remue la peine et les souvenirs enfouis en moi.

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peut-être

C’est peut-être l’automne, la lumière qui commence à se faire plus rare. C’est peut-être le changement de rythme que m’impose mon changement d’occupation, et le temps qui se fait plus rare pour me tourner vers l’intérieur. C’est peut-être le temps qui passe, le deuxième anniversaire de Paul qui se profile à l’horizon pas si lointain. C’est peut-être cette rencontre à laquelle je vais participer demain, un rassemblement de ma famille Leclerc. C’est peut-être un peu tout ça qui me plonge dans une mélancolie étrange.

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Les semaines estivales de contemplation et la rentrée qui m’a tenue trop occupée ont cédé le pas à cette saison entre-deux, cette saison qui s’explique mal, porteuse de larmes douces, pleines de fatigue et d’amour et d’ennui. Des larmes un peu pour tout, au pourquoi pas trop clair.

Je pleure pour Paul. Je pleure des pleurs confus parce qu’il n’est pas là, parce que nous découvrons avec Aimé ce que nous aurions dû découvrir avec lui. Je pleure de ne pas déjà connaître le secret pour habiller un bébé à cette saison, sans qu’il n’ait trop chaud ou trop froid.

Je pleure peut-être un peu aussi parce que ma mère n’est pas là pour me raconter l’histoire de cet habit que mon frère et moi avons porté et que j’ai mis à Aimé aujourd’hui. Et parce qu’elle ne sera pas là avec nous dans quelques semaines, quand Aimé va rencontrer sa mère à elle.

Je pleure peut-être un peu aussi parce que demain, à cette rencontre de sa famille élargie, mon père ne sera pas là. Il n’aura même pas pu refuser cette invitation qui ne l’aurait peut-être pas enthousiasmé. C’est peut-être pour ça, parce qu’il ne sera pas là, parce qu’il n’est pas là, que je me suis égarée dans une suite de recherches virtuelles pour trouver des articles qu’il a écrit. Je ne ne lirai probablement pas ces textes — Organisation spatiale d’un assemblage d’araignées et stratégies d’exploitation des ressources : approche expérimentale et modélisation; Écologie des populations d’ombles de fontaine et d’ouananiche de la rivière M6o — mais j’aime savoir qu’ils sont enregistrés dans mon ordinateur. Ses mots, son nom, me servent de point de repère dans ces instants de tristesse mal expliquée… Ils m’aident à la catégoriser, peut-être. Des larmes pour cet article, publié un mois avant sa mort, où il est identifié comme « Author for correspondence », d’autres, pas tout à fait les mêmes, parce qu’il n’est pas là pour voir son petit-fils grandir, parce qu’il ne pourra pas l’amener cueillir des champignons, ou observer les oiseaux.

Je ne sais pas trop pourquoi je pleure ces jours-ci.
Mais ça suffit peut-être de laisser les larmes couler.
comme les ouananiche dans la rivière M6o…

après le mois de mai – 2

Dans mon dernier billet, en partageant un texte écrit pour le site de mamans/parents TPLmoms, j’ai mentionné que je partagerais la suite sous peu. La suite est . Elle peut être lue maintenant, mais je ne sais pas à quel point elle va avec mon état d’esprit des derniers jours. En écrivant ces mots, il y a quelques semaines, je surfais sur une vague de nouveauté, je crois.

Je suis encore heureuse de la nouveauté, et contente d’entreprendre enfin mon projet de retour aux études. Je savoure les moments que je passe avec Aimé. Ceux où la notion de conciliation bébé-études semble se matérialiser dans mes bras, comme quand j’écris, Aimé endormi sur moi, mon ordinateur en équilibre précaire sur mes genoux. Ceux qui sont absolument parfaits, comme avant-hier, quand P. m’a appelé pour me montrer qu’Aimé avait appris à tirer la langue. Ceux qui sont plus lourds aussi, comme tout à l’heure, quand Aimé était trop fatigué et pleurnichait sans parvenir à s’endormir et que Lula (notre chienne) faisait les 100 pas et les 400 coups pour obtenir une promenade.

J’aime tout ça, et je suis contente d’avoir repris l’école, mais je regrette un peu mon ton trop rieur de ce deuxième texte. J’ai peur qu’il fasse oublier Paul, peur qu’il camoufle la terreur qui m’habite à l’idée qu’il arrive aussi quelque chose à Aimé, peur qu’il efface l’existence de tous ces moments où je suis étourdie par l’absence.

petit pirate

Aujourd’hui, une des tatas de Paul m’a partagé une chanson qui lui fait penser à lui — une chanson de pirate, et de mer et d’amour.

Sur le faire-part de Paul, je l’appelais comme ça, petit pirate, un surnom qui m’était venu à cause d’une série de photos que j’aimais beaucoup où il portait un petit bonnet avec une tête de mort. C’est une symbolique qui me semble malheureuse maintenant, mais j’aime toujours ces images de lui. Et j’adore voir son visage si doux sur le faire-part accroché dans la cuisine de plusieurs ami-e-s…

Photo 2014-01-20 16 11 24 (2)Ce soir, j’ai écouté la chanson pour Paul, tout en endormant Aimé. Je lui ai souhaité de rêver des rêves maritimes, ou de rêver peut-être à son grand frère le petit pirate. J’aurais tellement voulu qu’ils puissent ensemble se créer des mondes imaginaires, découvrir les mers, bâtir des navires en pensée, en faire flotter sur l’eau du bain.

 

Merci pour la chanson, M.
xxx

 

 

And I’m leavin’ my family
Leavin’ all my friends
My body’s at home
But my heart’s in the wind
Where the clouds are like headlines
Upon a new front page sky
And shiver me timbers
‘Cause I’m a-sailin’ away

prendre soin

J’ai tellement attendu pour enfin pouvoir prendre soin. Tout m’a manqué après la mort de Paul, et ce n’est qu’un aspect de ce qui laissait un vide dans ma vie, mais j’avais hâte de pouvoir m’occuper d’un petit. Je crois que cette envie de prendre soin était au cœur de mon désir d’avoir un enfant. Pendant les mois après le décès de Paul, je ne savais pas comment rediriger cette envie de le tenir près de moi. Au chaud. En sécurité. Je sentais son absence avec tellement d’intensité, un vide immense entre mes bras. Un vide que rien ne pouvait combler.

Aimé n’a pas remplacé Paul. C’est absolument clair pour moi.
Mais la présence d’Aimé a rempli ce vide qui m’habitait, qui m’entourait, me suivait à la trace.

Prendre soin d’Aimé, malgré les difficultés ordinaire que cela comporte, me permet de colmater cet espace creux, de contrebalancer tout ce rien qui me pesait tant. Lui donner — du temps, du lait, de l’amour — m’emplit, me comble.

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dans la lumière

Avec mon retour a l’école depuis la une dizaine de jours, et ce que ça implique comme travail de conciliation pour passer du temps avec Aimé et prendre soin de lui, je sens à quel point le temps va être une denrée rare pour moi cet automne. Je manque de temps, déjà. Je n’ai pas fini de me préparer pour mon cours de demain. Pourtant, il me semble impossible de ne pas écrire, de ne pas laisser une marque, une petite pierre sur cette case du calendrier.

Il y a quinze ans tout juste, la nuit tombait une dernière fois pour Christine, ma maman. Au matin du 10 septembre, elle s’est éteinte. Au matin du 10 septembre, avec les premiers rayons du soleil, je me suis fait réveiller doucement. C’était fini. Après les mois de maladie, d’incompréhension, d’évitement qui venaient de s’écouler, il n’y avait plus d’espoir. Mon oncle est venu nous chercher, mon frère et moi, et ma cousine qui avait passé la nuit avec nous, pour aller rejoindre mon père. Et pour aller la voir. Elle. Ma maman qui n’était plus.

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