le temps qui traine

Une image flotte dans ma tête aujourd’hui.

Je me vois, enjamber la neige accumulée en bordure de la route. Il fait froid. Le sol glissant et inégal témoigne d’une succession de redoux et de reprises du gel. Le moindre trajet en voiture, inévitablement parsemé de soubresauts, se répercute au bas de mon ventre, tirant sur la cicatrice d’une césarienne imprévue et non souhaitée. Je n’arrive pas non plus à soulever la coquille qui protège notre bébé contre les aléas de la route et contre le froid.

P. s’en charge. Je me contente d’éviter de tomber. Nous marchons vers le bureau d’un avocat. Une fois à l’intérieur, dans l’ascenseur, nous pouvons découvrir un peu Paul, emmitouflé. Minuscule. Magnifique. Lire la suite

pincement

Un statut facebook en néerlandais.
Vestige d’un échange scolaire que j’ai fait il y a plus de dix ans, au temps où je jouais du saxophone dans l’harmonie de l’école, et où j’avais participé à un échange musical. Ma twin était grande et belle. Elle était toujours bien coiffée. Elle jouait du piano. J’avais envers elle un petit complexe d’infériorité pas assumé. Heureusement qu’elle a séjourné chez moi avant que j’aille chez elle et que je découvre les formidables lunchs concoctés et savamment empaquetés chaque matin par sa mère, sinon j’aurais aussi eu un complexe par rapport à l’accueil qu’on lui avait réservé à Québec.

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quatre années

On est allé.e.s à une fête samedi dernier. L’invitation précisait que c’était la quatrième édition de ce rassemblement organisé par des ami.e.s dans leur maison de campagne.

Quatre ans. Quatre moments distincts, que cet évènement annuel me permet de revoir avec clarté, un peu comme les anneaux de croissance successifs d’un arbre.

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les jugements

mercredi.
Une soirée comme tant d’autres. Je prépare à manger en écoutant la radio. La nouvelle m’interrompt dans un mouvement. Un bébé a été retrouvé sans vie dans une voiture, stationnée devant un centre de la petite enfance. Une enquête est ouverte. La situation est confuse, le journaliste a peu de détails, comme c’est souvent le cas quand les médias se pressent à relayer une information de dernière minute.

Il y a plein de points d’ombre, de suppositions. Mais une chose est claire: un bébé de moins d’un an est décédé. Peu importe les circonstances exactes, peu importe à qui la faute, ce petit bout d’information s’agrippe à ma gorge, avec tout ce qu’il a d’irréversible.

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(re/dé)faire son deuil

Je ne sais plus trop où j’avais entendu ça. « Si on ne fait pas son deuil au moment où on devrait le faire, il reviendra s’imposer plus tard dans notre vie » — ou quelque chose de ce genre là.

Je ne me rappelle pas qu’on m’ait dit cela directement, mais l’idée m’a suivie longtemps. Je me souviens, ado, être restée éveillée le soir, à me demander sincèrement si j’avais ou non « fait mon deuil », si je risquais de le voir surgir sans l’avoir vu venir, s’il risquait de se matérialiser comme un mur dans lequel je foncerais, inévitablement, à pleine vitesse. J’imaginais le deuil comme quelque chose qui m’était extérieur, une entité sur laquelle je n’avais pas d’emprise. Je l’envisageais comme quelque chose de quantifiable; je croyais que si je le faisais « bien », j’en arriverais à bout. Comme un livre dont j’aurais parcouru toutes les pages, je pourrais le ranger, satisfaite d’avoir compris ce qu’il y avait à y comprendre.

Je n’ai jamais fini le livre, il y a bien fallu finir par en faire le constat. Mais je n’ai jamais vraiment foncé dans le mur non plus. Les deuils, mes deuils, vont et viennent, se laissent oublier pour mieux s’imposer plus tard.

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seul.e.s

« Prenez le petit chemin derrière la maison. Ensuite vous marchez sur l’aboiteau. Peut-être 500 mètres. Vous pouvez pas manquer le parc. »

L’idée me semble bonne. Ça va faire du bien à Aimé de se dégourdir les jambes et de jouer librement. Surtout qu’on a passé la matinée à s’occuper de lui sans trop y mettre de cœur, occupé.e.s à essayer de préparer les bagages pour une dizaine de jours de camping.

« Vous allez voir, c’est comme une épave de bateau. Elle s’appelle Et vogue Aimée. » L’idée semble encore meilleure alors. Incontournable.

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peur et soulagement

Apprendre à être parent pour un bébé qui n’est plus là, c’est douloureux et compliqué et difficile.
Apprendre à être parent d’un bébé, d’un enfant, après avoir perdu un bébé, c’est moins douloureux, mais c’est compliqué aussi. Et difficile, par moments.

C’est difficile de fonctionner quand on dort mal, quand on est constamment sollicitée.
C’est compliqué de concilier le bonheur et la reconnaissance d’avoir un enfant en santé, qui grandit, qui se développe avec les petites frustrations quotidiennes et avec le sentiment de culpabilité de ne pas réussir à profiter de chaque instant pour ce qu’il est, un moment précieux partagé avec mon bébé. Je sais que c’est normal d’avoir des moments de fatigue, voire de découragement ou de frustration, mais ça ne m’empêche pas de trouver difficile de les accueillir.

C’est difficile et compliqué, aussi, de vivre avec la peur intense qu’il arrive quelque chose à Aimé.

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les choses — la suite (mais sûrement pas la fin)

— J’achète pas, j’échange pour un crédit en magasin, me dit-elle abruptement.

— Ok. Je lui tend le sac dans lequel sont pliés quelques vêtements.

Je ne tiens pas à obtenir de l’argent, à vrai dire. Ce qui m’a poussé à séparer ces items du reste de la pile que je m’apprête à donner au service d’entraide, c’est la combinaison look-démodé-mais-cool et la qualité de ces morceaux. J’avais peur que, dans un endroit voué à offrir aux gens du quartier des vêtements utiles et abordables, le style peu actuel de ces vêtements achetés par ma mère il y a vingt ou trente ans ne leur réserve une place à la poubelle.

une robe de soie rose à la coupe décidément campée dans les années 80
un pantalon à carreaux mi-classique mi-funky

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