bébé-interlude

(pour celles/ceux qui seraient sensibles à ce sujet : ce billet parle de mon bébé vivant et pas vraiment de deuil)

 

À peine de retour à la maison après quelques jours au chalet de la famille de P., on se prépare à recevoir de la visite. Ma tante qui habite aux États est de passage en ville pour quelques jours. Elle vient faire un tour avec ma grand-mère.

J’essaie de remettre un peu d’ordre dans la maison. Je veux que ça ait l’air propre. C’est ma routine à peu près chaque fois que j’ai de la visite, surtout la visite de ceux et celles qui ont toujours été des adultes dans ma vie… C’est un peu pour donner bonne impression, et un peu parce que la visite, c’est la meilleure source de motivation pour passer par dessus mon manque d’intérêt chronique pour le ménage. Quand les gens repartent, je continue de profiter du rangement.

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chocs

La mort de Paul a été comme une catastrophe naturelle dans ma vie. Un cataclysme qui s’est abattu sur nos existences et dont les proportions et les répercussions restent difficiles à mesurer, même avec le recul. 
Je continue de repasser dans ma tête les instants où tout a basculé, où la terre s’est mise à trembler sous mes pieds, sans prévenir. Après les premiers moments d’incompréhension, de confusion, les mots du médecin, à l’hôpital — « à son arrivée, il était décédé, on l’a réanimé » — comme une brèche qui s’ouvrait dans la croute terrestre. L’impression que le sol se dérobait sous mon poids n’est pas qu’une métaphore qui me vient à l’esprit aujourd’hui. Je me souviens de la sensation de mes genoux cédant involontairement sous la pression de cette annonce terrifiante. Je me souviens de cette sensation d’étouffer, de suffoquer. La terre tremblait, une poussière épaisse et confuse couvrait le soleil — notre éclipse privée. 

Chaque jour passé à l’hôpital a apporté son lot de mauvaises nouvelles, secousses sismiques violentes et imprévisibles. Encore trop peu habituée à cette nouvelle réalité en terrain miné, j’ai été prise au dépourvu par chacune d’entre elles. La mort de Paul m’a pulvérisée. La douleur s’est installée dans ma gorge, s’échappant a tout moment en sanglots et en larmes et en colère pleine d’incompréhension. 
Pendant des semaines ensuite, j’ai erré dans les décombres de cette vie que je croyais acquise, solide, mais qui s’était désintégrée sous mes yeux. J’ai parcouru à tâtons le nouveau paysage de mon existence, sondant les dommages, parfois tout doucement, de peur de causer des éboulis, d’autres fois violemment, par dépit. 

Avec le temps, j’ai apprivoisé la topographie de cette nouvelle vie, j’ai appris à connaître, à aimer même, les fissures profondes que le départ de Paul a tracé en moi. Au fond de ces crevasses j’ai gratté la terre pour me reapproprier ma réalité, rendre mien ce paysage délabré. J’ai cartographié cette zone de désastre, j’ai entamé la reconstruction. 

Presque un an et demi après la catastrophe et la mort, je crois que j’ai réussi à me reconstruire en partie, à solidifier les fondations, à rénover les façades. Je fonctionne de nouveau. J’arrive à profiter du quotidien, je ne me sens plus coupable à chaque moment de bonheur. La vie a repris son cours presque normal mais je reste vulnérable aux contrecoups, rappels imprévisibles de la secousse initiale dévastatrice. 
Parfois, j’appréhende des moments de fragilité et la réalité se révèle moins cruelle que mes attentes et mes peurs. D’autres fois, par contre, je pense avoir le contrôle, être prête à faire face, et je me retrouve malgré moi de nouveau emportée par cette détresse intense des premiers temps. 
Comme samedi dernier, alors que je me pensais préparée à traverser la journée marquant les dix-huit mois de Paul, me répétant qu’elle ne serait pas différente des autres. Et pourtant, ça n’a pris presque rien pour que je perde le contrôle. La vue de cette maman rencontrée au début de ma grossesse alors qu’elle était enceinte elle aussi. Le souvenir de l’avoir croisée au printemps dernier, elle enthousiaste à l’idée de me présenter son bébé, moi tentant aussi fort que possible de décliner son offre sans méchanceté mais échouant à rester dans les frontières du socialement acceptable. Ça n’aura pris, surtout, que la vue de sa fille, née quelques semaines après Paul, plus un bébé du tout. Une petite fille pleine de vie, les cheveux mouillés par un passage dans les jeux d’eau. À cet instant, le bonheur d’être là avec Aimé, d’avoir un fils vivant, n’a rien pu faire pour apaiser la douleur soudainement renouvelée de l’absence de Paul. 

J’aurais voulu hurler ma peine de ne pas tenir Paul par la main, de ne pas pouvoir profiter de cette journée sans arrière-pensée, comme toutes ces jeunes familles à l’air comblé. À la place, je me suis écartée pour pleurer, pour évacuer le trop-plein de cette peine diluvienne inattendue. 
Ce genre de choc, comme l’écho du désastre initial, continue d’être surprenant et douloureux. Mais si je n’arrive toujours pas à en prévoir l’occurrence, j’arrive mieux maintenant à vivre ces moments sans sombrer dans la détresse. Samedi dernier, le tremblement de terre interne a fini par s’assoupir, et moi, j’ai fini par quitter mon banc isolé pour retourner faire face à la vie qui continue. 

dix-huit

Paul,
Tu aurais un an et demi aujourd’hui. Dix-huit mois tout juste.
Tu ferais quoi à dix-huit mois? Tu serais qui?

Je t’imagine souvent, particulièrement quand on passe du temps avec ton cousin, qui n’a/n’avait/n’aurait que trois mois de plus que toi.

belarus_FotorTu marcherais, tu suivrais ton cousin sur tes jambes mal assurées. Toi aussi, probablement, tu voudrais monter sur le siège des tracteurs abandonnés près du chalet, poser tes mains sur les volants rouillés, t’imaginant un instant aux commande de ces engins immobilisés par le temps.

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sous la pluie

la solitude apaisante d’un premier juillet sous la pluie
l’eau qui lave ma tristesse, m’irrigue
les gouttes comme des bijoux sur les feuilles
l’escargot qui croise notre chemin
l’odeur des fleurs mouillées
le doux roulement de la poussette sur l’asphalte inondée
la rivière débordante, portant dans son cours feuilles, racines et troncs d’arbres

sous la pluie, je retrouve Paul
mon bébé de mauvais temps

sous la pluie, je découvre Aimé
mon bébé du printemps

escargot_Fotor

confusion

Dans un groupe virtuel de mamans en deuil, une discussion sur le risque d’amalgamer un bébé décédé avec son petit frère ou sa petite sœur. Une maman remarque que cette confusion est intensifiée du fait que le bébé qu’elle porte ne pourrait pas exister sans la mort du premier. Et pour beaucoup de femmes qui ont perdu leur bébé in utero, c’est le cas. Leurs deux grossesses ne peuvent pas coexister dans le temps et l’espace sans que la première ne se soit terminée abruptement et tragiquement. J’imagine qu’alors, il y a un risque que la deuxième grossesse s’inscrive dans le prolongement de la première, le deuxième bébé, dans le prolongement du premier, leurs existences entremêlées.

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papa

La semaine a été longue. Enflée d’émotions.
Une semaine en terrain inconnu.
Une semaine à découvrir la vie avec un bébé de plus de 28 jours.
Une semaine marquée aussi par un anniversaire lourd. Hier ça a fait dix ans que mon père est décédé.

La semaine a été longue.

La nuit a été un peu trop courte. Surtout que ce matin, P. ayant un contrat à terminer pour aujourd’hui, je n’ai pas pu bénéficier de notre arrangement de sommeil habituel et me rendormir dans une chambre silencieuse pour une heure ou deux au petit matin, quand Aimé décide que sa journée commence. Mon déficit de sommeil devrait m’inciter à faire la sieste et à repousser encore un peu le moment d’écrire. Mais je commence à deviner que je devrai éventuellement faire des compromis sur le sommeil si je veux continuer à prendre soin de mes émotions qui continuent, elles, à se bousculer, à me bousculer, sans égard au temps que j’ai pour y faire face.

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l’été sans toi

Mon petit marcassin,Ton petit frère grandit. Sans arrêt. Sans toi. 

Il me rend heureuse et m’épate et m’émeut. Mais sa présence, sa peau, ses pleurs et ses petits grognements, son abandon quand il est rassasié, tout ce qu’il fait, tout ce qu’il est me rappelle sans cesse que tu n’es plus. 

Déjà, il est plus vieux que tu ne le seras jamais. Ces courtes semaines ont passé si vite, soulignant plus profondément chaque jour la breveté de ton passage près de nous. Déjà, Aimé est plus grand et plus lourd que tu ne l’as été, me rappelant douloureusement a quel point tu étais petit. Si petit sur le grand lit d’hôpital. Trop petit pour mourir. 

Nous passons la fin de semaine au chalet avec Aimé, comme nous l’avions fait avec toi. Même si les saisons ne sont plus les mêmes, les lieux, les odeurs, le goût de la fondue chinoise, le canapé trop mou rendent l’expérience tellement similaire à celle que nous avions connu avec toi. 

Ton père si enthousiaste à montrer la nature à Aimé, ton grand-père qui le berce avec patience et savoir-faire, la petite voisine de 18 mois qui marche en manquant encore un petit peu d’assurance, tout conspire a mettre en relief ton absence. Tu aurais dû être là et découvrir la forêt, si verte à ce moment de l’année. Tu aurais dû marcher le long du chemin, et te faire bercer pour t’endormir. Tu te serais baigné cette année. Tu aurais partagé notre repas. 

Ensemble nous aurions été une famille entière. Comme je suppose que le sont les voisins, avec les deux enfants qui trottent à leurs côtés. Nous projetons probablement la même image. Une nouvelle famille, avec un nouveau bébé. Ton absence, invisible. Malgré l’immense bonheur que m’amène chaque jour ton petit frère, tu me manques toujours autant. Tu manques a notre famille, à nos familles. 

Je ne m’habitue pas à ton absence. Cruelle, elle se laisse oublier quelques instants pour mieux s’abattre à nouveau sur moi quand je baisse la garde. 

Tu me manques tant mon petit. Mon bébé. 

Je t’aime, Paul. Je t’aime tous les jours. Je t’aime pour toujours. 

petit Paul part aux États

Je le disais récemment, l’arrivée d’Aimé a coupé dans le temps que j’arrive à consacrer à Paul. Je pense à lui, je regarde les photos de lui que nous avons sur les murs de la maison, je compare — malgré moi! — le petit frère au grand, mais je manque de temps pour lui, je trouve.

Lundi, le 15 juin, était la date limite pour faire parvenir des contributions au magnifique projet Knitting Tree, dont j’ai parlé à quelques reprises (ici, notamment). Pendant la fin de semaine, la maman de P. nous a confirmé qu’elle enverrait deux petits carrés qu’elle avait tricoté en l’honneur de Paul. Lire la suite

jour 25

Le jour 25. On s’est levés un matin normal. On a eu de la visite, on a continué de dire à qui nous le demandait que ça allait bien, que Paul allait bien, et qu’on dormait, relativement, bien. Ça allait tellement bien, en fait, que P. est allé faire quelques heures de travail en se disant qu’il pourrait les reprendre plus tard. On croyait, évidemment, qu’on aurait le temps, plus tard, pour profiter de Paul et passer des journées hivernales en famille.

Je suis partie à pied. Je me sentais en forme, j’étais motivée à sortir avec Paul malgré le froid intense de cette fin janvier. Tout était tellement normal. Jusqu’à ce que ce ne le soit plus.

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quoi dire, quoi écrire?

Mes mains sont souvent prises, je manque un peu de temps pour écrire.
Surtout, je ne suis plus certaine de savoir quoi écrire.
Ces jours-ci, évidemment, mon quotidien est plus rempli par les activités de la maternité que par celles du deuil.
Je pense a Paul, je parle de lui, mais il m’occupe moins mes pensées et mon emploi du temps que c’était le cas il y a encore quelques semaines.

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