sac de noeuds

en attendant Paul
j’ai réfléchi à ce qu’être parent, être mère, voulait dire
j’ai imaginé l’amour, les liens indéfectibles
j’ai rêvé aux connexion que j’établirais avec d’autres parents
j’avais hâte de vivre tout ça
hâte de mettre mes attentes et mes principes à l’épreuve de la réalité

en perdant Paul
j’ai eu peur
peur du gouffre immense de la peine
peur de l’entre-deux aussi
parent-pas-parent
mère-pas-mère
peur d’avoir perdu
en plus de mon enfant
ces liens avec tous les autres
que je souhaitais tellement établir, construire
voir grandir
au rythme de nos enfants
au rythme de Paul Lire la suite

le chemin parcouru

Je me revois, aux tous premiers instants où je me suis aperçue que Paul n’allait pas bien du tout. En un instant, ma vie des semaines qui venaient de s’écouler – notre vie de nouveaux parents que j’avais tellement attendue, épisode banal et merveilleux de 25 jours – prenait fin. Abruptement, mon existence a pris un virage inattendu, violent. Je me revois à l’hôpital, découvrant au compte-goutte les détails qui s’additionnaient pour tracer le portait défiguré de notre nouvelle vie de parent, une vie de parents veillant sur un bébé qui ne sortirait pas des soins intensifs, une vie de parents endeuillés, une vie de parents sans couche, sans pleurs, sans bain, sans bisous, sans odeur intoxicante de nouveau-né.

La douleur était alors tellement intense. Je me souviens de la première nuit hors de l’hôpital, après le décès de Paul. Je me revois essayer de dormir. Exténuée mais maintenue dans un état d’éveil malsain par l’impression que toute cette peine allait me tuer. J’avais mal physiquement. Au-delà de mes seins qui ne demandaient qu’à nourrir mon enfant déjà plus là, la peine me déchirait les entrailles. Je pensais mourir de cette douleur, de cette peine, de cette culpabilité. Lire la suite

maman

Je tisse mes fils à partir de rien, j’assemble, j’interprète, je borde ce rien avec la volonté sauvage de sauver le passé. Ce récit est une toile pleine de trous dans laquelle j’essaie de capturer ma mère, je voudrais qu’elle n’ait plus de secrets pour nous. Elle me résiste pourtant, comme pour dire, N’essaie pas de m’immobiliser, tu n’y arriveras pas. Et je vois se dessiner, noir sur blanc, les contours de mon échec. Je sais que je suis empêtrée dans ma propre fiction. Ma mère est devenue un personnage de roman, et mon grand-père, ma grand-mère, ma tante. Me voilà devant une réalité de plus en plus vacillante. »

— Louise Dupré, L’Album multicolore, p.59

Louise Dupré a eu plus de soixante ans pour connaître sa mère et malgré cela, elle peine à réunir les souvenirs et les faits qui lui permettraient de rendre compte de la vie de cette femme, de leur relation qui s’est étendue sur des décennies. C’est peut-être peine perdue. Peut-être ne connaît-on jamais vraiment ses parents?

J’ai certainement l’impression de n’avoir pas connu ma mère. Pas suffisamment. Pas assez longtemps, pas assez profond, pas assez vrai. Ça ne sert peut-être pas à grand-chose de m’y attarder, mais si je pouvais revenir en arrière, ou donner un conseil à la fille de douze ans que j’ai été, je voudrais poser mille questions à ma mère. Je sais que c’est vain. La fille de douze ans que j’étais était dépassée par les événements, incapable de vivre pleinement les émotions multiples et contradictoires qui l’habitaient. Lire la suite

au bas de la page

Vois-tu une différence entre les polars de Mankell et les livres de l’auteure que tu lis en ce moment?

L’auteure que je lis en ce moment, c’est Camilla Läckberg. Quelqu’un m’a donné deux de ses livres qu’il avait récupérés. Il sait que j’aime les romans policiers scandinaves. Il a déposé ces deux-là sur mon bureau en me disant que si je les avais déjà lus, je n’aurais qu’à les donner. Je ne les avais pas lus. En fait, je n’avais jamais lu de livres de Camilla Läckberg.

J’ai dévoré son premier roman, La Princesse des glaces, en une journée et demie. Hier, je n’ai pas pu m’empêcher d’entamer le deuxième, Le Prédicateur, même en sachant que la semaine commençait, et que ça risquait de m’irriter de ne pas pouvoir lire autant que je le souhaiterais. Je me rappelle m’être empêchée de lire le deuxième tome des Millenium, alors que je terminais une session d’université. Je m’étais retenue pendant deux ou trois semaines pour pouvoir réellement me plonger dans l’histoire une fois mes examens terminés et mes travaux remis. Lire la suite

les bruits, les oublis

english below…

En lisant le texte d’une maman sur le silence de son bébé qui n’est plus, je me rends compte que je ne m’aperçois plus du silence. Pire, je ne me souviens plus des sons de Paul.

Pendant ses quatre semaines avec nous, il a passé beaucoup de temps à dormir et à téter. Il a pleuré aussi, certainement, mais mes souvenirs auditifs sont pour ainsi dire absents.

J’ai oublié les pleurs de Paul à la naissance parce que je naviguais entre conscience et demi-sommeil drogué.
J’ai oublié ses pleurs au creux de la nuit, peut-être par souci de me souvenir plutôt de ce silence partagé. Paul dans mes bras, s’abreuvant de moi.
J ‘ai oublié les petits bruits de Paul, quand tout allait bien. Faisait-il des bruits? J’ai beau racler le fond de ma mémoire, je n’arrive pas à déterrer un seul son. Lire la suite

ça va

Six mois maintenant depuis la mort de ma mère, six mois, et mon deuil ne se passe pas comme dans les livres. Maintenant, on doit le faire, à l’exemple des tâches quotidiennes, c’est-à-dire ranger bien vite sa peine dans un placard. […]

Autrefois, on portait le deuil. Porter le deuil comme on supporte une charge lourde sur les épaules, un poids qui nous fait ployer. »

– Louise Dupré, L’Album multicolore, p.66-67

Je me souviens, enfant, avoir trouvé cruelle l’idée de porter le deuil. Ça me semblait étrange de forcer les gens en deuil à s’afficher publiquement. À la mort de ma mère, je me rappelle avoir été contente de pouvoir passer inaperçue, d’avoir la possibilité de vivre publiquement comme si de rien était, de ne pas avoir à faire face aux conversations que je voulais à tout prix éviter. Lire la suite

je n’ai pas rêvé

Les bébés continuent de naître. Paul n’est plus là et pourtant, d’autres bébés naissent. Ils naissent, ils grandissent, tout doucement, continuellement. Leurs parents les découvrent et les redécouvrent jour après jour, se réveillent la nuit pour s’en occuper, voient leur peau se défriper, leurs yeux commencer à les reconnaître, leur cou se renforcer jusqu’à pouvoir soutenir leur tête encore lourde et surdimensionnée.

Et puis quoi, ensuite? Je ne sais pas trop. Les bébés naissent, mais Paul n’est plus là pour me faire connaître la suite. Chaque jour porte le renouvellement de son absence. Chaque semaine, chaque mois, nous sommes privés d’une nouvelle étape de sa vie. Il en est privé, j’en suis privée. Chaque instant alourdi par son départ, et par l’étourdissante permanence de sa mort. Tous les jours et toutes les minutes de toute ma vie sans lui. C’est tellement long. La vie de Paul a été tellement courte. Lire la suite

l’eau et les couleurs

Lundi.

Je n’ai pas envie de reprendre le travail. Les deux jours d’arrêt ont passé trop vite, j’ai eu trop peu de temps pour Paul. La fin de semaine a déboulé, m’a chamboulée. J’ai été distraite par du beau et du déchirant. Et puis, évidemment, il n’y a pas eu de cris affamés ni de pleurs fatigués pour me rappeler à l’ordre.

Être la maman d’un bébé qui n’est plus là, c’est aussi ça… Mon emploi du temps m’appartient. Pas de tétées ni de couches ni quoi que ce soit que font les bébés de presque huit mois mais que je ne connais pas. J’ai le loisir de me consacrer au rôle de mère de mon enfant selon l’horaire qui me convient. Lire la suite

before/after

As i woke up this morning, trying to gather the courage to post a before/after photo of me as the mother of Paul, i sleepily looked through my facebook feed. It has not been the safest place for me recently, a feeling that, i am sure, is familiar to anyone grieving or going through difficult times. Social media invite people to stage their lives and offer glimpses of when they look most attractive, when they do the most exciting things for the world to see. In my feed, the countless very-happy-times photos and unavoidable baby photos share the space with social justice links and statuses, many about the aftermath of Michael Brown’s killing in Ferguson, violence against women, reproductive justice issues, and a few weeks ago, about the Israeli invasion of Gaza.

I find myself having a hard time facing both the overly cheerful pictures and the heart-shattering current events. I feel upset witnessing the simple and lighthearted happiness so many friends and « friends » of mine seem to enjoy, but i can’t let myself measure the amplitude of the violence and injustice faced by so many people. I can’t handle really facing either. So i often find myself withdrawing from both. Scrolling through all of it as if i had to, glossing over everything, in very much the same way i find myself doing with what is happening around me « in real life ». I can’t deal with everything at once, it seems. So i end up not dealing with anything. Spending days  without being able to connect to my loss because it feels like too much work. Lire la suite

Boyhood

Dans les rencontres de groupes de soutien, je me présente comme « la maman de Paul ». C’est le remède que j’ai trouvé pour mettre un baume sur la peur panique qui a coulé en moi dès que j’ai commencé à saisir que nous n’allions pas rentrer de l’hôpital avec Paul. « Je ne serai plus sa mère ». Mes souvenirs de ces heures-là sont confus. Quelqu’un, quelqu’une probablement, m’a répondu que j’étais encore la fille de mes parents, et que j’allais rester la mère de mon fils. J’ai continué à demander à ce qu’on me rassure sur ce point, encore et encore. J’ai réussi à y croire. J’ai réussi à me glisser dans ce rôle bizarre de mère sans enfant.

Mais est-ce vraiment moi? Est-ce vraiment qui je suis? J’arrive de plus en plus mal à me replonger dans les souvenirs de moi comme nouvelle maman qui avait le luxe de redéfinir doucement mon identité. Je me rappelle avec de moins en mois qui j’étais quand le temps passé avec Paul était plus long que le temps passé sans lui. Chaque jour qui passe, chaque mois écoulé rend proportionnellement de plus en plus minuscule les vingt-huit jours de la vie de Paul, les vingt-cinq jours de nos vies partagées, sans le bruit des machines et la supervision des infirmière et les jaquettes jaunes et les masques et l’odeur d’alcool sur nos mains sèches.

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