un peu de sens

C’est un lieu commun de dire qu’en occident, on ne sais plus trop comment vivre un deuil, et plus encore peut-être, qu’on a collectivement oublié comment agir en présence de personnes qui vivent la perte d’un être cher. Les livres de croissance personnelle et les sites web consacrés à la question sont légion : il faut bien apprendre quelque part comment être en deuil si on a pas intégré l’information de manière plus organique.

J’ai été privilégiée à cet égard. Contrairement à plusieurs parents que j’ai entendu dans des groupes de soutien ou dont j’ai lu les mots sur des blogues et forums, j’ai surtout reçu beaucoup d’écoute et de patience et d’affection suite au décès de Paul, et encore maintenant. Mais je vois bien que ça reste délicat pour plusieurs de savoir comment parler de Paul, de sa vie et de sa mort, surtout maintenant que son petit frère contribue à donner l’illusion qu’on est passés à autre chose. On m’a demandé plusieurs fois si je voulais qu’on parle de lui (oui!) et si ça me faisait de la peine d’en parler (oui, mais c’est correct) ou d’entendre des comparaisons avec Aimé (ça me fait plaisir qu’ils soient traités comme les deux frères qu’ils sont). Lire la suite

sous la pluie

la solitude apaisante d’un premier juillet sous la pluie
l’eau qui lave ma tristesse, m’irrigue
les gouttes comme des bijoux sur les feuilles
l’escargot qui croise notre chemin
l’odeur des fleurs mouillées
le doux roulement de la poussette sur l’asphalte inondée
la rivière débordante, portant dans son cours feuilles, racines et troncs d’arbres

sous la pluie, je retrouve Paul
mon bébé de mauvais temps

sous la pluie, je découvre Aimé
mon bébé du printemps

escargot_Fotor

papa

La semaine a été longue. Enflée d’émotions.
Une semaine en terrain inconnu.
Une semaine à découvrir la vie avec un bébé de plus de 28 jours.
Une semaine marquée aussi par un anniversaire lourd. Hier ça a fait dix ans que mon père est décédé.

La semaine a été longue.

La nuit a été un peu trop courte. Surtout que ce matin, P. ayant un contrat à terminer pour aujourd’hui, je n’ai pas pu bénéficier de notre arrangement de sommeil habituel et me rendormir dans une chambre silencieuse pour une heure ou deux au petit matin, quand Aimé décide que sa journée commence. Mon déficit de sommeil devrait m’inciter à faire la sieste et à repousser encore un peu le moment d’écrire. Mais je commence à deviner que je devrai éventuellement faire des compromis sur le sommeil si je veux continuer à prendre soin de mes émotions qui continuent, elles, à se bousculer, à me bousculer, sans égard au temps que j’ai pour y faire face.

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jour 25

Le jour 25. On s’est levés un matin normal. On a eu de la visite, on a continué de dire à qui nous le demandait que ça allait bien, que Paul allait bien, et qu’on dormait, relativement, bien. Ça allait tellement bien, en fait, que P. est allé faire quelques heures de travail en se disant qu’il pourrait les reprendre plus tard. On croyait, évidemment, qu’on aurait le temps, plus tard, pour profiter de Paul et passer des journées hivernales en famille.

Je suis partie à pied. Je me sentais en forme, j’étais motivée à sortir avec Paul malgré le froid intense de cette fin janvier. Tout était tellement normal. Jusqu’à ce que ce ne le soit plus.

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quoi dire, quoi écrire?

Mes mains sont souvent prises, je manque un peu de temps pour écrire.
Surtout, je ne suis plus certaine de savoir quoi écrire.
Ces jours-ci, évidemment, mon quotidien est plus rempli par les activités de la maternité que par celles du deuil.
Je pense a Paul, je parle de lui, mais il m’occupe moins mes pensées et mon emploi du temps que c’était le cas il y a encore quelques semaines.

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dates

Les dates significatives, les jours et les mois qui s’additionnent, les anniversaires qui se succèdent. Je ne suis pas la seule à tenir le compte, à accomplir cette comptabilité du deuil. Ça semble même être une pratique assez généralisée parmi les parents qui vivent sans leur bébé. Peut-être parce qu’on a pas ou si peu de moments dans le passé à souligner, on s’accroche à continuer d’imaginer le futur dont on avait rêvé pour notre enfant.

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émotive 

Une semaine tout juste depuis son arrivée. Je baisse les yeux sur Aimé et les petits plis de son cou, sa peau de nouveau-né qui pèle un peu, ses petites mains curieuses font enfler en moi un sentiment de tendresse sans fond, mêlé d’un intense désir de protection. Dix fois, cent fois par jour et par nuit, je m’assure qu’il respire. Je pose la main sur sa cage thoracique pour en sentir les mouvements, je lui caresse la joue pour qu’il réagisse doucement, je guette les sons légers qu’il émet pendant le sommeil. Un instant, alors, je me sens rassurée. Mais par moments, je suis emportée par le savoir intime que je ne peux pas tout contrôler, ni le protéger des aléas de la vie. Par moments les larmes m’envahissent, mélange de peur et d’amour pour ce tout petit être dont nous avons la charge, de tristesse et de frustration de n’avoir rien pu faire pour protéger son grand frère de la mort.

Je suis émotive.

Ça va de soi, j’imagine.

Pourtant, depuis cinq jours, je rejoue dans ma tête les interactions que j’ai eues avec cette infirmière dont le ton donnait à ce qualificatif toutes les caractéristiques d’un diagnostic inquiétant, voire d’une insulte.

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en attendant

J’ai de la difficulté à écrire. Mon esprit est trop occupé par l’impatience et une part de moi a peur de laisser une trace écrite de mon état d’esprit actuel. S’il arrivait quelque chose à bébé-de-mai, je m’en voudrais de ne pas avoir profité de chaque moment de cette grossesse à son plein potentiel.

Mais dans la réalité, mes mains et mes pieds enflés, l’inconfort prononcé de presque chaque mouvement, et les petites frustrations quotidienne (aujourd’hui, par exemple: apprendre que mon rendez-vous de suivi était reporté à demain) m’empêchent de me connecter au bonheur de porter en moi la promesse d’une vie qui se déploiera sous nos yeux. Mon sentiment de ras-le-col total a pris le dessus sur ces considérations plus nobles…

ShareAlors à la place, je lis, j’écoute, je regarde.
Je colorie même (!) Lire la suite

derniers jours

Dans les guides pour les nouveaux parents et les applications de grossesse, qui s’adressent semble-t-il en priorité aux parents (ou aux mamans) qui attendent leur premier enfant, j’ai lu à plusieurs reprises des conseils du genre « profitez de ces dernières journée en amoureux, après vous n’aurez plus le temps ». Parfois, un conseil du même genre est donné aux parents qui ont déjà un-e petit-e à la maison: « profitez de vos derniers moments en tête-à-tête avec votre ainé-e ». C’est ce que disent aussi les mamans-blogueuses qui attendent bébé #2. C’est ce que m’aurait conseillé ma sage-femme, j’imagine, quand je lui ai dit mardi que j’étais impatiente d’accoucher. C’est ce qu’elle aurait pu me dire si Paul avait été là, petit marcassin de seize mois.

À la place, elle a insisté sur le fait que le bébé est au meilleur endroit pour lui en ce moment, et qu’il ne m’en reste pas long à patienter — ce qui est vrai et plein de sens mais qui ne calme pas mes angoisses. À la place, j’ai dû me retenir de pleurer en entendant sa stagiaire nous dire qu’on se croisera peut-être dans deux ans, quand elle aura terminé sa formation, si on attend un deuxième enfant. À la place, je me suis retenue de lui dire à quel point ça me fait mal de l’entendre oblitérer l’existence de Paul. À la place, je lui ai répondu avec une phrase vide et à peu près polie, que pour l’instant je me concentrais sur ce bébé.

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renversement

Aujourd’hui, je me suis retrouvée, je pense, dans une situation étrange. Une sorte de renversement de rôles auquel je ne m’attendais pas. Je dis « je pense » parce que je ne suis même tout à fait certaine d’avoir bien saisi la situation en question. Mais je crois que sans le vouloir, j’ai fait subir à une maman ce que je voulais éviter à tout prix il y a quelques mois.

Après être allée aller manger avec une collègue, de passage à mon travail pour répondre à quelques questions de la personne qui me remplace, je me suis retrouvée au milieu d’une de ces conversations typiques de fin de grossesse. Il faut dire que je me sens à l’aise d’aborder ces questions avec mes collègues, qui ont été extrêmement présent-e-s et à l’écoute suite à la mort de Paul, à mon retour au travail l’an dernier, puis à l’annonce de cette nouvelle grossesse. J’ai répondu à leurs questions sur la position du bébé, j’ai partagé mes impressions par rapport à mon congé, et à l’attente de l’arrivée de bébé-de-mai.

La conversation était légère. Je ne sentais pas le besoin d’exprimer mes inquiétudes face au futur, justement parce que je n’avais pas à les cacher. Savoir que j’aurais pu en parler avec ces personnes, savoir qu’elles m’auraient écoutée me suffisait. Alors je m’en suis tenue à des aspects plus banals de mon quotidien. De l’extérieur, j’imagine, j’avais l’air d’aborder ces derniers jours de grossesse avec la même confiance qui m’habitait juste avant la naissance de Paul. J’avais l’air de vivre dans l’ignorance de tout ce qui peut mal tourner, dans la naïveté qui précède le drame. J’avais l’air d’avoir rejoint le monde des vivant-e-s, du normal, du simple.

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