dix-huit mois, encore

Il y a quelque chose de vrai dans les phrases cliché qui me faisaient si mal au début du deuil. Le temps arrange les choses. Ce qui nous tue pas nous rend plus fort-e. Même si ces platitudes si peu réconfortantes m’enrageaient il y a dix-huit mois, je reconnais aujourd’hui, un peu malgré moi, que le temps a en effet arrangé plein de choses. Je ne sais pas si je suis plus forte maintenant mais je crois que j’ai au moins préservé ma capacité à aimer aussi fort qu’avant. Le temps a adouci ma peine.

Paul me manque toujours mais j’arrive à vivre avec son absence assez sereinement, je crois. J’aime parler de lui, j’aime entendre son prénom, même quand c’est parce que quelqu’un se trompe et appelle Aimé par le nom de son grand frère. J’aime ces lapsus qui témoignent du lien entre mes deux fils, malgré la distance qui les sépare. J’aime être entourée de photos de lui pour essayer de pallier à ce fossé entre lui et moi, entre ces semaines si douces du mois de janvier 2014 et cette absence sans cesse renouvelée. Lire la suite

bébé-lumière

En fin de matinée, Aimé est bien éveillé. Il fixe, pour la première fois il me semble, les branches d’arbre installées près du fauteuil dans lequel je l’allaite le plus souvent. Une lampe les éclaire, c’est probablement la lumière qui attire son regard. Mais il fixe et il fixe, pendant plusieurs minutes, la tête tournée fermement dans leur direction.

Je me rappelle le jour où j’ai marché dans la neige avec ma cousine à la recherche de ces branches. Nous avons exploré les bois derrière chez ma tante, à la recherche des branches qui donneraient vie à l’idée que nous avions. Après trois-quart d’heure peut-être, nous les avons repérées. Elles étaient déjà au sol, bien fournies, et arborant de nombreux bourgeons. Nous les avons traînées jusqu’à la voiture, puis enserrées dans avec de la corde pour les fixer au toit de l’auto.

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sous la pluie

la solitude apaisante d’un premier juillet sous la pluie
l’eau qui lave ma tristesse, m’irrigue
les gouttes comme des bijoux sur les feuilles
l’escargot qui croise notre chemin
l’odeur des fleurs mouillées
le doux roulement de la poussette sur l’asphalte inondée
la rivière débordante, portant dans son cours feuilles, racines et troncs d’arbres

sous la pluie, je retrouve Paul
mon bébé de mauvais temps

sous la pluie, je découvre Aimé
mon bébé du printemps

escargot_Fotor

jour 25

Le jour 25. On s’est levés un matin normal. On a eu de la visite, on a continué de dire à qui nous le demandait que ça allait bien, que Paul allait bien, et qu’on dormait, relativement, bien. Ça allait tellement bien, en fait, que P. est allé faire quelques heures de travail en se disant qu’il pourrait les reprendre plus tard. On croyait, évidemment, qu’on aurait le temps, plus tard, pour profiter de Paul et passer des journées hivernales en famille.

Je suis partie à pied. Je me sentais en forme, j’étais motivée à sortir avec Paul malgré le froid intense de cette fin janvier. Tout était tellement normal. Jusqu’à ce que ce ne le soit plus.

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quoi dire, quoi écrire?

Mes mains sont souvent prises, je manque un peu de temps pour écrire.
Surtout, je ne suis plus certaine de savoir quoi écrire.
Ces jours-ci, évidemment, mon quotidien est plus rempli par les activités de la maternité que par celles du deuil.
Je pense a Paul, je parle de lui, mais il m’occupe moins mes pensées et mon emploi du temps que c’était le cas il y a encore quelques semaines.

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dates

Les dates significatives, les jours et les mois qui s’additionnent, les anniversaires qui se succèdent. Je ne suis pas la seule à tenir le compte, à accomplir cette comptabilité du deuil. Ça semble même être une pratique assez généralisée parmi les parents qui vivent sans leur bébé. Peut-être parce qu’on a pas ou si peu de moments dans le passé à souligner, on s’accroche à continuer d’imaginer le futur dont on avait rêvé pour notre enfant.

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trop calme

Première sortie dans un magasin avec Aimé. Je veux acheter un appareil photo, un projet qui se transforme vite en une petite expédition familiale. Dans la voiture, je fais l’effort de m’asseoir devant plutôt qu’à côté du siège de bébé. Je crois qu’il vaut mieux que je m’habitue dès maintenant à mon stress quand ni moi ni P. avons les yeux sur Aimé. Le trajet est court. Je m’en sors à peu près bien, même si je suis contente d’arriver.

Pendant que je compare les modèles d’appareils photo, indécise, P. promène Aimé, bien lové dans ses bras à travers les rayons, fait un petit stop dans un fauteuil, revient me voir. Tout se passe bien, Aimé dort paisiblement. Je finis par me décider. Je passe à la caisse et nous reprenons le chemin du stationnement.

Presque arrivés à l’auto, P. fait remarquer à quel point Aimé a été calme. On ne l’a pas entendu depuis le départ de la maison. Soudain, sans prévenir, les larmes montent, ma gorge se serre.

Il a été tellement calme. Trop calme.
Calme comme Paul, que je croyais assoupi mais qui avait cessé de respirer.

Ça ne dure qu’un instant. J’arrive à me raisonner, à me rappeler que les bébés, a priori, n’arrêtent pas de vivre comme ça. Ça va aller. Ça doit aller.

Sur le chemin du retour, je m’assois à l’arrière.

sous la surface

dans le calme et la tiédeur du soir
une vague intense d’émotions
une déferlante de bonheur
quand je baisse les yeux sur mon fils
quand je le nourris
quand je le respire
quand je sens sa toute petite main aérienne
se déposer sur la mienne

sous la surface
des courants contraires me malmènent
superposent les expériences
entremêlent les histoires
les ressemblances sont frappantes
tout va si bien
tout allait si bien
tout a sombré si vite

il ne reste
qu’à braver
l’inconnu
la peur

il ne reste
qu’à nager
sans perdre pied
sans (trop) dériver

invisible

Je me rends tout juste compte de la perméabilité de l’espace social que j’occupe, que chacune d’entre nous occupe, entre maman endeuillée, future maman, maman-tout-court. Pendant plusieurs mois, je me suis sentie si profondément ancrée dans l’expérience intense du deuil que j’ai intégré cet aspect de mon vécu à mon identité. Par moments, cette facette de moi a pratiquement occulté toutes les autres, figeant ma perception de moi-même, créant cet auto-portrait endeuillé que j’ai l’impression d’avoir porté avec moi comme une carte de visite, comme un masque.

Ce n’est que tout récemment que j’ai commencé à envisager que l’image que je projette n’est pas/plus uniquement celle du deuil et de la perte de Paul. Sa mort et l’impact profond de cet événement sur le cours de ma vie n’est pas inscrit en toutes lettres sur mon front. J’ai gardé quelques cheveux blancs et les marques indélébiles de ma grossesse. J’ai tracé son passage dans ma vie à l’encre sous ma peau. Mais rien n’indique de manière évidente au monde l’intensité avec laquelle Paul m’habite.
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derniers jours

Dans les guides pour les nouveaux parents et les applications de grossesse, qui s’adressent semble-t-il en priorité aux parents (ou aux mamans) qui attendent leur premier enfant, j’ai lu à plusieurs reprises des conseils du genre « profitez de ces dernières journée en amoureux, après vous n’aurez plus le temps ». Parfois, un conseil du même genre est donné aux parents qui ont déjà un-e petit-e à la maison: « profitez de vos derniers moments en tête-à-tête avec votre ainé-e ». C’est ce que disent aussi les mamans-blogueuses qui attendent bébé #2. C’est ce que m’aurait conseillé ma sage-femme, j’imagine, quand je lui ai dit mardi que j’étais impatiente d’accoucher. C’est ce qu’elle aurait pu me dire si Paul avait été là, petit marcassin de seize mois.

À la place, elle a insisté sur le fait que le bébé est au meilleur endroit pour lui en ce moment, et qu’il ne m’en reste pas long à patienter — ce qui est vrai et plein de sens mais qui ne calme pas mes angoisses. À la place, j’ai dû me retenir de pleurer en entendant sa stagiaire nous dire qu’on se croisera peut-être dans deux ans, quand elle aura terminé sa formation, si on attend un deuxième enfant. À la place, je me suis retenue de lui dire à quel point ça me fait mal de l’entendre oblitérer l’existence de Paul. À la place, je lui ai répondu avec une phrase vide et à peu près polie, que pour l’instant je me concentrais sur ce bébé.

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