petits instants

Mon quotidien est parsemé de ces instants où la présence de Paul occupe tout mon esprit.
Des moments furtifs. Parfois douloureux, parfois profonds, parfois tout simples.

Des moments comme mercredi, alors que je récupérais ma commande au marché de proximité. Une dame que je ne connais pas raconte à un bénévole, puis à une connaissance qu’elle vient de croiser, l’hospitalisation d’un de ses petits-enfants. « Ça a été stressant… il a même pas un an ». Je n’entends plus les histoires d’hôpital comme avant.

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repas imaginaire

Demain, ma mère aurait eu 65 ans. Il me semble que c’est le genre d’anniversaire qu’on doit souligner. À vrai dire, j’aime souligner tous les anniversaires. Quand on peut prendre une journée pour célébrer quelqu’un-e, pourquoi ne pas le faire?

Et 65 ans, ça semble significatif — ça sonne comme un âge de retraite, un âge pour profiter de ses petits-enfants, pour se mettre à genoux sur le plancher et jouer, pour voyager un peu.

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parler/écouter

« Bravo! Bravo de dire « oui » à la vie! »

J’aime parler de Paul.
J’aime entendre parler de Paul.
J’aime quand une personne me dit qu’elle a pensé à Paul, ou que son enfant en a parlé.

J’aime que Paul existe dans l’esprit des personnes qui nous entourent, qu’il continue de grandir en peuplant l’imaginaire de nos ami-e-s, de nos neveux et nièces, de ceux et celles qui ont eu l’occasion de le rencontrer — en personne ou en histoires.

J’aime sentir que Paul ne vit pas qu’en nous, qu’il ne nous appartient pas. J’aime sentir qu’à sa manière, il existe en orbite de nos vies, nous frôlant par moments pour mieux s’éloigner, prendre son envol, nous revenir plein de lumière. Lire la suite

cohabiter

Dans les semaines qui ont suivi la mort de Paul, j’ai cherché et cherché pour trouver des ressources en ligne qui me ressemblaient, dont les mots résonnaient en moi. Dès les premiers jours du deuils, j’ai su qu’une grande part de ce qui est écrit pour les parents qui vivent la mort de leur bébé ne me rejoignait pas, ou si peu. Les anges, surtout, me dérangeaient. Les anges, omniprésents dans les discours qui entourent le deuil périnatal, ne m’aidaient pas. Je me suis mise à les fuir et à chercher autre chose. J’ai trouvé le magnifique et chaleureux glow in the woods.

J’ai cherché encore, écumé internet pour trouver un lieu équivalent en français. Un lieu de mots et d’images et de partage. C’est beaucoup parce que je ne trouvais pas ce lieu que j’ai décidé de créer, au moins, un espace où je pourrais écrire et réfléchir, raconter la vie de Paul et décrire les paysages bordant le chemin cahoteux du deuil que j’entreprenais alors.

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toujours là

yourabsence2

J’étais tombée sur cette citation dans les mois qui ont suivi la mort de Paul. Je l’avais trouvée magnifique, j’avais envie de m’en souvenir. Je l’ai collée sur une photo d’une journée pleine de soleil passée dans le bas du fleuve avec des amies. Le bleu du ciel et la chaleur des roseaux sous lesquels nous nous étions couchées me semblaient tout désignés pour accompagner ces mots. Lire la suite

désencombrement / attachement

Je ne sais pas trop ce qui m’a pris. C’était la fin d’un mois de janvier sans résolution. J’ai vu passer un défi sur facebook. Chaque jour du mois de février, il s’agit de se débarrasser d’un nombre d’objets correspondant à la date. Le 1er, on commence doucement avec un objet, le lendemain c’est deux, puis trois, et ainsi de suite. Je sais pas ce qui m’a pris, je me suis inscrite. Et je me suis mise à désencombrer avec fébrilité.

declutteringAprès quelques jours, je me suis mise à réfléchir au privilège inhérent à cette mode du désencombrement, au fait de pouvoir dégager du temps pour « declutterer », et pire, photographier ses piles de cossins en partance pour la friperie ou le bac de recyclage tels des trophées de chasse un peu fripés. Lire la suite

normal

Je me souviens d’un cours de sociologie du genre pendant mon bacc. Pour introduire la section du cours sur la famille, la prof nous avait demandé de nous lever si nous avions une « famille normale ». Sans trop me poser de question, en pensant à la fois à la famille nucléaire dans laquelle j’ai grandi et à ma famille élargie, à nos partys de Noël, à l’amour partagé, aux non-dits parfois lourds — à ce qui me semble faire une famille — je m’étais levée. La prof, qui me connaissait déjà un peu, m’avait regardé d’un drôle d’air et avait fait un commentaire sur ma vision élastique de la notion de  « famille normale ». Et en effet, dans la classe, seul-e-s quelques personnes s’étaient timidement levées.

Elle avait raison. Des parents de deux pays différents, pas mariés, et puis décédés, tous les deux, c’est pas une « famille normale ». Ça dévie de la norme. Fermement. Pourtant, dans ma vie, c’était, et c’est, ce qui est « normal ».

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parent(hèse)s

IMG_3779Le mois de janvier s’est terminé. Comme une parenthèse qui se referme. 31 jours avec toujours quelque part derrière la tête, ces journées partagées avec Paul il y a deux ans.

Celles avant même sa naissance, alors qu’il était tellement près mais pas tout à fait prêt. Ces heures longues et courtes à la fois, où sa présence dans mon ventre, dans mon corps, était objectivement la même que pendant les semaines précédentes, mais subjectivement complètement différente : nous étions sur le point de le rencontrer.

Celles après sa naissance surtout. Ces heures passées en suspension dans le temps, alors que les nuits et les jours trop courts de janvier s’entremêlaient, indistincts. Ces moments passés à découvrir Paul, à le nourrir, à le bercer. Moments d’apprivoisement, d’incrédulité, de bonheur.

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dent de sagesse

Je n’ai pas de médecin de famille. Je suis sur une vague liste d’attente mais je ne retiens pas mon souffle. Et puis j’ai l’immense chance d’être — jusque là — en bonne santé, alors je préfère qu’un-e autre ait cette place convoitée. En attendant, je ne sais donc pas trop à quoi ça ressemble, la relation qu’on peut entretenir avec un-e médecin qu’on a toujours connu.

Je n’ai pas de médecin, mais j’ai une dentiste. J’ai toujours été suivie par la même personne, depuis mon tout premier rendez-vous quand j’avais cinq ans, jusqu’à avant-hier matin.

Je n’ai pas de sentiment particulier à son égard, mais j’avoue que j’aime bien le fait que sa réceptionniste semble toujours me reconnaitre, que les assistantes et hygiénistes dentaires me demandent de mes nouvelles — même si c’est difficile de répondre avec une main dans ma bouche et un crochet qui me gratte une dent. Pareil pour la dentiste qui semble toujours savoir à peu près où j’en suis dans la vie. Soit elles ont toutes une excellente mémoire, soit il y a des notes assez précises dans leurs dossiers et elles révisent avant de recevoir chaque patient-e.

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parallèles et paradoxes

Je prends un bain avec Aimé. Au sec, ses cheveux fins sont encore presque invisibles mais une fois mouillés, on les repère plus facilement. À travers les rosettes, j’entrevois le petit garçon châtain que je l’imagine devenir. Derrière sa tête, la peau lisse de son cou monte haut avant de céder le terrain à une unique et minuscule boucle de cheveux saturée d’eau.

En l’examinant, je ne peux m’empêcher de penser à cette mèche de cheveux de Paul, prélevée à ce même endroit de sa tête quelques heures avant sa mort. Il avait plus de cheveux qu’Aimé. Ils étaient plus foncés aussi. Presque noirs, comme les miens. Je ne peux m’empêcher de penser que ce serait presque impossible d’essayer de couper une mèche des cheveux à Aimé.

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