signes

Il y a plusieurs mois — si longtemps il me semble — j’écrivais sur mon impression d’avoir rêvé l’existence de Paul, de n’avoir pas vraiment vécu cette vie où il était avec nous. Les semaines où il a été avec nous ont passé si vite et les souvenirs s’estompent si aisément quand il ne se renouvèlent pas. Cette impression d’irréalité, cette difficulté à me remémorer du concret ne fait que s’aggraver avec les jours qui s’écoulent.

Chez nous, il y a plusieurs grandes photos de Paul encadrées. Il y en a des plus petites aussi, collées sur le frigidaire, cachées dans ma table de nuit, posées un peu partout. Dans le petit sac où je range mon téléphone et mon porte-monnaie, j’ai toujours un des petits carnets que l’on a faits pour Paul, avec des photos de lui et quelques petits textes. Et puis il y a toutes ces petites choses amassées depuis son décès, petits souvenirs glanés pour lui dans nos balades et nos errances. Mon quotidien est rempli de marques du passage de Paul dans nos vies, pourtant, tout cela paraît tellement irréel. Lire la suite

bébé-lumière

En fin de matinée, Aimé est bien éveillé. Il fixe, pour la première fois il me semble, les branches d’arbre installées près du fauteuil dans lequel je l’allaite le plus souvent. Une lampe les éclaire, c’est probablement la lumière qui attire son regard. Mais il fixe et il fixe, pendant plusieurs minutes, la tête tournée fermement dans leur direction.

Je me rappelle le jour où j’ai marché dans la neige avec ma cousine à la recherche de ces branches. Nous avons exploré les bois derrière chez ma tante, à la recherche des branches qui donneraient vie à l’idée que nous avions. Après trois-quart d’heure peut-être, nous les avons repérées. Elles étaient déjà au sol, bien fournies, et arborant de nombreux bourgeons. Nous les avons traînées jusqu’à la voiture, puis enserrées dans avec de la corde pour les fixer au toit de l’auto.

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un peu de sens

C’est un lieu commun de dire qu’en occident, on ne sais plus trop comment vivre un deuil, et plus encore peut-être, qu’on a collectivement oublié comment agir en présence de personnes qui vivent la perte d’un être cher. Les livres de croissance personnelle et les sites web consacrés à la question sont légion : il faut bien apprendre quelque part comment être en deuil si on a pas intégré l’information de manière plus organique.

J’ai été privilégiée à cet égard. Contrairement à plusieurs parents que j’ai entendu dans des groupes de soutien ou dont j’ai lu les mots sur des blogues et forums, j’ai surtout reçu beaucoup d’écoute et de patience et d’affection suite au décès de Paul, et encore maintenant. Mais je vois bien que ça reste délicat pour plusieurs de savoir comment parler de Paul, de sa vie et de sa mort, surtout maintenant que son petit frère contribue à donner l’illusion qu’on est passés à autre chose. On m’a demandé plusieurs fois si je voulais qu’on parle de lui (oui!) et si ça me faisait de la peine d’en parler (oui, mais c’est correct) ou d’entendre des comparaisons avec Aimé (ça me fait plaisir qu’ils soient traités comme les deux frères qu’ils sont). Lire la suite

everything is ok

On February 1st, 2014, my baby died. His name was Paul. He was four weeks old.

The shock caused by his death was so violent i had the impression i would not survive it. I was hurting and crying so much i thought i would die. It’s not that i wanted to end my life, just that i wanted so hard to not exist. For weeks, i could not imagine surviving, let alone living a fulfilling life again. I had already experienced important losses. Both my parents were had died by the time i was 18, so i thought i knew grief. But the pain of losing Paul was so immense, incomparable to any other. Lire la suite

chocs

La mort de Paul a été comme une catastrophe naturelle dans ma vie. Un cataclysme qui s’est abattu sur nos existences et dont les proportions et les répercussions restent difficiles à mesurer, même avec le recul. 
Je continue de repasser dans ma tête les instants où tout a basculé, où la terre s’est mise à trembler sous mes pieds, sans prévenir. Après les premiers moments d’incompréhension, de confusion, les mots du médecin, à l’hôpital — « à son arrivée, il était décédé, on l’a réanimé » — comme une brèche qui s’ouvrait dans la croute terrestre. L’impression que le sol se dérobait sous mon poids n’est pas qu’une métaphore qui me vient à l’esprit aujourd’hui. Je me souviens de la sensation de mes genoux cédant involontairement sous la pression de cette annonce terrifiante. Je me souviens de cette sensation d’étouffer, de suffoquer. La terre tremblait, une poussière épaisse et confuse couvrait le soleil — notre éclipse privée. 

Chaque jour passé à l’hôpital a apporté son lot de mauvaises nouvelles, secousses sismiques violentes et imprévisibles. Encore trop peu habituée à cette nouvelle réalité en terrain miné, j’ai été prise au dépourvu par chacune d’entre elles. La mort de Paul m’a pulvérisée. La douleur s’est installée dans ma gorge, s’échappant a tout moment en sanglots et en larmes et en colère pleine d’incompréhension. 
Pendant des semaines ensuite, j’ai erré dans les décombres de cette vie que je croyais acquise, solide, mais qui s’était désintégrée sous mes yeux. J’ai parcouru à tâtons le nouveau paysage de mon existence, sondant les dommages, parfois tout doucement, de peur de causer des éboulis, d’autres fois violemment, par dépit. 

Avec le temps, j’ai apprivoisé la topographie de cette nouvelle vie, j’ai appris à connaître, à aimer même, les fissures profondes que le départ de Paul a tracé en moi. Au fond de ces crevasses j’ai gratté la terre pour me reapproprier ma réalité, rendre mien ce paysage délabré. J’ai cartographié cette zone de désastre, j’ai entamé la reconstruction. 

Presque un an et demi après la catastrophe et la mort, je crois que j’ai réussi à me reconstruire en partie, à solidifier les fondations, à rénover les façades. Je fonctionne de nouveau. J’arrive à profiter du quotidien, je ne me sens plus coupable à chaque moment de bonheur. La vie a repris son cours presque normal mais je reste vulnérable aux contrecoups, rappels imprévisibles de la secousse initiale dévastatrice. 
Parfois, j’appréhende des moments de fragilité et la réalité se révèle moins cruelle que mes attentes et mes peurs. D’autres fois, par contre, je pense avoir le contrôle, être prête à faire face, et je me retrouve malgré moi de nouveau emportée par cette détresse intense des premiers temps. 
Comme samedi dernier, alors que je me pensais préparée à traverser la journée marquant les dix-huit mois de Paul, me répétant qu’elle ne serait pas différente des autres. Et pourtant, ça n’a pris presque rien pour que je perde le contrôle. La vue de cette maman rencontrée au début de ma grossesse alors qu’elle était enceinte elle aussi. Le souvenir de l’avoir croisée au printemps dernier, elle enthousiaste à l’idée de me présenter son bébé, moi tentant aussi fort que possible de décliner son offre sans méchanceté mais échouant à rester dans les frontières du socialement acceptable. Ça n’aura pris, surtout, que la vue de sa fille, née quelques semaines après Paul, plus un bébé du tout. Une petite fille pleine de vie, les cheveux mouillés par un passage dans les jeux d’eau. À cet instant, le bonheur d’être là avec Aimé, d’avoir un fils vivant, n’a rien pu faire pour apaiser la douleur soudainement renouvelée de l’absence de Paul. 

J’aurais voulu hurler ma peine de ne pas tenir Paul par la main, de ne pas pouvoir profiter de cette journée sans arrière-pensée, comme toutes ces jeunes familles à l’air comblé. À la place, je me suis écartée pour pleurer, pour évacuer le trop-plein de cette peine diluvienne inattendue. 
Ce genre de choc, comme l’écho du désastre initial, continue d’être surprenant et douloureux. Mais si je n’arrive toujours pas à en prévoir l’occurrence, j’arrive mieux maintenant à vivre ces moments sans sombrer dans la détresse. Samedi dernier, le tremblement de terre interne a fini par s’assoupir, et moi, j’ai fini par quitter mon banc isolé pour retourner faire face à la vie qui continue. 

sous la pluie

la solitude apaisante d’un premier juillet sous la pluie
l’eau qui lave ma tristesse, m’irrigue
les gouttes comme des bijoux sur les feuilles
l’escargot qui croise notre chemin
l’odeur des fleurs mouillées
le doux roulement de la poussette sur l’asphalte inondée
la rivière débordante, portant dans son cours feuilles, racines et troncs d’arbres

sous la pluie, je retrouve Paul
mon bébé de mauvais temps

sous la pluie, je découvre Aimé
mon bébé du printemps

escargot_Fotor

confusion

Dans un groupe virtuel de mamans en deuil, une discussion sur le risque d’amalgamer un bébé décédé avec son petit frère ou sa petite sœur. Une maman remarque que cette confusion est intensifiée du fait que le bébé qu’elle porte ne pourrait pas exister sans la mort du premier. Et pour beaucoup de femmes qui ont perdu leur bébé in utero, c’est le cas. Leurs deux grossesses ne peuvent pas coexister dans le temps et l’espace sans que la première ne se soit terminée abruptement et tragiquement. J’imagine qu’alors, il y a un risque que la deuxième grossesse s’inscrive dans le prolongement de la première, le deuxième bébé, dans le prolongement du premier, leurs existences entremêlées.

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papa

La semaine a été longue. Enflée d’émotions.
Une semaine en terrain inconnu.
Une semaine à découvrir la vie avec un bébé de plus de 28 jours.
Une semaine marquée aussi par un anniversaire lourd. Hier ça a fait dix ans que mon père est décédé.

La semaine a été longue.

La nuit a été un peu trop courte. Surtout que ce matin, P. ayant un contrat à terminer pour aujourd’hui, je n’ai pas pu bénéficier de notre arrangement de sommeil habituel et me rendormir dans une chambre silencieuse pour une heure ou deux au petit matin, quand Aimé décide que sa journée commence. Mon déficit de sommeil devrait m’inciter à faire la sieste et à repousser encore un peu le moment d’écrire. Mais je commence à deviner que je devrai éventuellement faire des compromis sur le sommeil si je veux continuer à prendre soin de mes émotions qui continuent, elles, à se bousculer, à me bousculer, sans égard au temps que j’ai pour y faire face.

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petit Paul part aux États

Je le disais récemment, l’arrivée d’Aimé a coupé dans le temps que j’arrive à consacrer à Paul. Je pense à lui, je regarde les photos de lui que nous avons sur les murs de la maison, je compare — malgré moi! — le petit frère au grand, mais je manque de temps pour lui, je trouve.

Lundi, le 15 juin, était la date limite pour faire parvenir des contributions au magnifique projet Knitting Tree, dont j’ai parlé à quelques reprises (ici, notamment). Pendant la fin de semaine, la maman de P. nous a confirmé qu’elle enverrait deux petits carrés qu’elle avait tricoté en l’honneur de Paul. Lire la suite

jour 25

Le jour 25. On s’est levés un matin normal. On a eu de la visite, on a continué de dire à qui nous le demandait que ça allait bien, que Paul allait bien, et qu’on dormait, relativement, bien. Ça allait tellement bien, en fait, que P. est allé faire quelques heures de travail en se disant qu’il pourrait les reprendre plus tard. On croyait, évidemment, qu’on aurait le temps, plus tard, pour profiter de Paul et passer des journées hivernales en famille.

Je suis partie à pied. Je me sentais en forme, j’étais motivée à sortir avec Paul malgré le froid intense de cette fin janvier. Tout était tellement normal. Jusqu’à ce que ce ne le soit plus.

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