septembre 2000

J’ai passé tellement de temps dans les dernières années à trier les artefacts, matériels et immatériels, de la vie de mes parents. Du temps à classer les papiers et les photos, du temps à tenter d’organiser mes souvenirs, mes émotions en désordre. J’ai parfois l’impression que ce sera le travail de toute ma vie.

Il y a quelque chose de répétitif dans le fait d’ouvrir des boîtes dont le contenu a déjà été trié à un moment ou un autre. Le bruit du tape qui décolle, la couche supérieure du carton qui vient avec, en lambeaux, l’odeur un peu poussiéreuse, parfois accompagnée d’autres effluves — boules à mites, vieux papier, sachets de lavande vieillis. J’ouvre la boîte identifiée à plusieurs reprises, de la main d’une tante, ou de la mienne, portant parfois le souvenir d’un lointain déménagement — la mention « salle de bain » barrée au marqueur. Elle a servi et resservi. Je vide son contenu. Je trie. J’élague. Je garde encore beaucoup. Je re-range. Je re-trie. Je ré-identifie. Je barre une nouvelle fois les informations qui ne sont plus d’actualité. Je re-tape pour refermer le tout, avec le vague espoir qu’un jour j’aurai trouvé une place pour chaque chose, un album pour chaque photo. Un jour. Pour l’instant, je compte comme une bonne journée, celle où je vois le contenu de ce que je garde diminuer, même subtilement. J’écrase le carton dans le bac de recyclage avec la satisfaction du travail accompli.

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comment t’expliquer?

Je sais que tu dis ça pour bien faire. Je sais que les conversations sur le sommeil des bébés, c’est pratiquement un passage obligé dans les discussions entre parents. Je te fais confiance, je suis certaine que tu t’occupes bien de ton bébé, et je suis heureuse pour vous si vous avez trouvé un truc pour qu’il dorme mieux, plus longtemps, pour qu’elle soit mieux reposée.

Je te remercie de ne pas me faire de commentaire désapprobateur quand je mentionne que notre petit d’un an dort encore avec nous, même si je vois dans tes yeux surpris que tu trouves ça intense. Tu as peut-être raison que plus on attend pour l’habituer à dormir seul, plus ça va être dur.

Peut-être. Peut-être pas.

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je ne dis rien

Quand j’étais enceinte de Paul, j’ai lu beaucoup. Plusieurs livres de préparation à l’accouchement, quelques uns sur la vie avec un bébé et l’éducation des enfants. Et des sites. Et des apps. Et puis j’ai joint quelques groupes facebook qui me semblaient en phase avec les valeurs que je voulais avoir comme parent.

Je me reconnais(sais) dans certaines pratiques sans avoir à y réfléchir très longtemps. Rapidement, j’ai su que je voulais allaiter, et j’avais hâte d’utiliser les deux porte-bébés différents donnés par ma cousine.

Dès les premiers jours de Paul, nous l’avons porté dans une écharpe extensible. C’était simple, et doux, et chaleureux. Il était collé contre nous, bien au chaud malgré le froid perçant de janvier. Nous étions bien.

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dans mes oreilles

C’est un peu un running gag. À peu près chaque fois que je mentionne un fait un peu inusité pendant une conversation, je précise « j’ai entendu ça dans un podcast ». À vrai dire, depuis que j’ai découvert les podcasts, j’écoute beaucoup moins de musique. J’apprécie trop l’impression de me faire raconter une histoire pour m’endormir, ou aller faire l’épicerie, ou en chemin vers l’université. J’ai même pratiquement arrêté d’utiliser la liste de musique que j’avais construite spécifiquement pour me motiver pendant mes sorties de course, préférant maintenant jogger au rythme des récits d’une diversité de personnes et de communautés.

Dimanche, c’est l’histoire de Juniper, une petite fille née à 23 semaines et 6 jours de grossesse, qui a accompagné mes pas sur l’asphalte parsemée de sable et de sel et de neige noircie.

J’avais écouté cet épisode une première fois il y a plusieurs mois et j’étais curieuse d’entendre la mise à jour promise à la fin de l’heure.

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repas imaginaire

Demain, ma mère aurait eu 65 ans. Il me semble que c’est le genre d’anniversaire qu’on doit souligner. À vrai dire, j’aime souligner tous les anniversaires. Quand on peut prendre une journée pour célébrer quelqu’un-e, pourquoi ne pas le faire?

Et 65 ans, ça semble significatif — ça sonne comme un âge de retraite, un âge pour profiter de ses petits-enfants, pour se mettre à genoux sur le plancher et jouer, pour voyager un peu.

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ton frère

mon Paul,

Il y a des instants où je pense à toi avec sérénité, d’autres où la tristesse prend le dessus, et la colère parfois. Il y a des rappels inattendus de ta vie dans mon quotidien, et d’autres plus convenus. Normaux, presque.

Comme ton frère qui dort, le corps dans un abandon total, les lèvres entrouvertes. Dans ces moments vos visages se confondent dans mon esprit, bébés emmitouflés en ces mois hivernaux. L’été dernier, ton papa disait à la blague à Aimé qu’il allait être surpris quand le temps froid allait revenir, lui qui ne connaissait le Québec que comme un climat « tropical ».

Toi, tu n’as connu que le froid mordant de janvier. Lire la suite

parler/écouter

« Bravo! Bravo de dire « oui » à la vie! »

J’aime parler de Paul.
J’aime entendre parler de Paul.
J’aime quand une personne me dit qu’elle a pensé à Paul, ou que son enfant en a parlé.

J’aime que Paul existe dans l’esprit des personnes qui nous entourent, qu’il continue de grandir en peuplant l’imaginaire de nos ami-e-s, de nos neveux et nièces, de ceux et celles qui ont eu l’occasion de le rencontrer — en personne ou en histoires.

J’aime sentir que Paul ne vit pas qu’en nous, qu’il ne nous appartient pas. J’aime sentir qu’à sa manière, il existe en orbite de nos vies, nous frôlant par moments pour mieux s’éloigner, prendre son envol, nous revenir plein de lumière. Lire la suite

toujours là

yourabsence2

J’étais tombée sur cette citation dans les mois qui ont suivi la mort de Paul. Je l’avais trouvée magnifique, j’avais envie de m’en souvenir. Je l’ai collée sur une photo d’une journée pleine de soleil passée dans le bas du fleuve avec des amies. Le bleu du ciel et la chaleur des roseaux sous lesquels nous nous étions couchées me semblaient tout désignés pour accompagner ces mots. Lire la suite

normal

Je me souviens d’un cours de sociologie du genre pendant mon bacc. Pour introduire la section du cours sur la famille, la prof nous avait demandé de nous lever si nous avions une « famille normale ». Sans trop me poser de question, en pensant à la fois à la famille nucléaire dans laquelle j’ai grandi et à ma famille élargie, à nos partys de Noël, à l’amour partagé, aux non-dits parfois lourds — à ce qui me semble faire une famille — je m’étais levée. La prof, qui me connaissait déjà un peu, m’avait regardé d’un drôle d’air et avait fait un commentaire sur ma vision élastique de la notion de  « famille normale ». Et en effet, dans la classe, seul-e-s quelques personnes s’étaient timidement levées.

Elle avait raison. Des parents de deux pays différents, pas mariés, et puis décédés, tous les deux, c’est pas une « famille normale ». Ça dévie de la norme. Fermement. Pourtant, dans ma vie, c’était, et c’est, ce qui est « normal ».

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parent(hèse)s

IMG_3779Le mois de janvier s’est terminé. Comme une parenthèse qui se referme. 31 jours avec toujours quelque part derrière la tête, ces journées partagées avec Paul il y a deux ans.

Celles avant même sa naissance, alors qu’il était tellement près mais pas tout à fait prêt. Ces heures longues et courtes à la fois, où sa présence dans mon ventre, dans mon corps, était objectivement la même que pendant les semaines précédentes, mais subjectivement complètement différente : nous étions sur le point de le rencontrer.

Celles après sa naissance surtout. Ces heures passées en suspension dans le temps, alors que les nuits et les jours trop courts de janvier s’entremêlaient, indistincts. Ces moments passés à découvrir Paul, à le nourrir, à le bercer. Moments d’apprivoisement, d’incrédulité, de bonheur.

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