parallèles et paradoxes

Je prends un bain avec Aimé. Au sec, ses cheveux fins sont encore presque invisibles mais une fois mouillés, on les repère plus facilement. À travers les rosettes, j’entrevois le petit garçon châtain que je l’imagine devenir. Derrière sa tête, la peau lisse de son cou monte haut avant de céder le terrain à une unique et minuscule boucle de cheveux saturée d’eau.

En l’examinant, je ne peux m’empêcher de penser à cette mèche de cheveux de Paul, prélevée à ce même endroit de sa tête quelques heures avant sa mort. Il avait plus de cheveux qu’Aimé. Ils étaient plus foncés aussi. Presque noirs, comme les miens. Je ne peux m’empêcher de penser que ce serait presque impossible d’essayer de couper une mèche des cheveux à Aimé.

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insouciance

Pendant un souper avec des ami-e-s et des ami-e-s d’ami-e-s, je parle avec ma voisine de table. Ce n’est pas une personne que je côtoie régulièrement mais je l’aime bien. C’est le genre de personne à qui je me sens à l’aise de répondre honnêtement si elle me demande comment je vais, le genre de personne qui pose cette question et écoute réellement la réponse.

« Comment ça va avec Aimé? »

Par réflexe, je lui répond avec une description de ses derniers apprentissages, et des défis de la conciliation études-bébé.

Elle précise : « Comment ça va avec Aimé, après ce qui est arrivé à Paul? » Lire la suite

imaginer

(Avant de commencer, je précise que ce billet contient  une description d’un moment où j’ai cru qu’il était arrivé quelque chose de grave à Aimé, mais ce n’était pas le cas. Il va bien. A vrai dire, j’écris ces mots alors qu’il somnole sur moi.)

Dans un peu plus de deux semaines, nous devrions fêter le deuxième anniversaire de Paul. Le mois de janvier qui débutera porte pour plusieurs la promesse d’une nouvelle année, de nouveaux commencements. Mais pour moi, il est lourd de significations, pesant parce qu’il mettra un terme à une deuxième année sans Paul. Je ne sais trop quoi penser de janvier. L’année dernière, le mois m’a catapultée un an avant, chaque jour passant comme le calque des journées que nous avons partagées avec Paul en 2014.

Nous devrions commencer ces vacances avec joie, être occupés à inventer des activités pour souligner un anniversaire de deux ans. Nous devrions avoir avec nous un petit bonhomme entamant son troisième hiver. Paul ne serait plus un bébé. J’ai tellement de difficulté à imaginer ce qu’il serait devenu; j’ai de la misère à réaliser que nous devrions avoir déjà vécu toutes les étapes que traverse Aimé. Paul aussi aurait dû apprendre à ramper et à rouler. Il saurait marcher, parler, il pourrait jouer avec son cousin presque exactement du même âge. Je le regarde grandir, lui, et je n’arrive pas à croire que Paul serait déjà aussi grand. La maman d’une petite fille née quelques mois avant Paul partageait aujourd’hui son émerveillement de pouvoir avoir des conversations avec elle. Et c’est vrai que c’est renversant. Je suis fascinée par les premiers balbutiements d’interactions avec Aimé.

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après le mois de mai – 2

Dans mon dernier billet, en partageant un texte écrit pour le site de mamans/parents TPLmoms, j’ai mentionné que je partagerais la suite sous peu. La suite est . Elle peut être lue maintenant, mais je ne sais pas à quel point elle va avec mon état d’esprit des derniers jours. En écrivant ces mots, il y a quelques semaines, je surfais sur une vague de nouveauté, je crois.

Je suis encore heureuse de la nouveauté, et contente d’entreprendre enfin mon projet de retour aux études. Je savoure les moments que je passe avec Aimé. Ceux où la notion de conciliation bébé-études semble se matérialiser dans mes bras, comme quand j’écris, Aimé endormi sur moi, mon ordinateur en équilibre précaire sur mes genoux. Ceux qui sont absolument parfaits, comme avant-hier, quand P. m’a appelé pour me montrer qu’Aimé avait appris à tirer la langue. Ceux qui sont plus lourds aussi, comme tout à l’heure, quand Aimé était trop fatigué et pleurnichait sans parvenir à s’endormir et que Lula (notre chienne) faisait les 100 pas et les 400 coups pour obtenir une promenade.

J’aime tout ça, et je suis contente d’avoir repris l’école, mais je regrette un peu mon ton trop rieur de ce deuxième texte. J’ai peur qu’il fasse oublier Paul, peur qu’il camoufle la terreur qui m’habite à l’idée qu’il arrive aussi quelque chose à Aimé, peur qu’il efface l’existence de tous ces moments où je suis étourdie par l’absence.

prendre soin

J’ai tellement attendu pour enfin pouvoir prendre soin. Tout m’a manqué après la mort de Paul, et ce n’est qu’un aspect de ce qui laissait un vide dans ma vie, mais j’avais hâte de pouvoir m’occuper d’un petit. Je crois que cette envie de prendre soin était au cœur de mon désir d’avoir un enfant. Pendant les mois après le décès de Paul, je ne savais pas comment rediriger cette envie de le tenir près de moi. Au chaud. En sécurité. Je sentais son absence avec tellement d’intensité, un vide immense entre mes bras. Un vide que rien ne pouvait combler.

Aimé n’a pas remplacé Paul. C’est absolument clair pour moi.
Mais la présence d’Aimé a rempli ce vide qui m’habitait, qui m’entourait, me suivait à la trace.

Prendre soin d’Aimé, malgré les difficultés ordinaire que cela comporte, me permet de colmater cet espace creux, de contrebalancer tout ce rien qui me pesait tant. Lui donner — du temps, du lait, de l’amour — m’emplit, me comble.

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la rentrée

Je croyais que j’allais accoucher en avance. Ou je me faisais croire ça pour passer à travers les interminables dernières semaines de grossesse.

Je croyais que mon bébé aurait quatre mois au début septembre. Ou je me faisais croire ça pour me sentir mieux par rapport à mon choix de le laisser avec son papa pendant que je reprendrais des études à temps plein.

Je crois que je n’ai pas vraiment la personnalité pour être une maman à la maison. J’aime trop voir des adultes, discuter, réfléchir, organiser. Je trouve difficile de faire la même chose jour après jour, de suivre une routine bien établie. Je continue de croire ça comme une vérité générale. Mais ce n’est pas la vérité qui m’habite en ce moment. En ce moment, j’ai de la misère à m’endormir le soir parce que j’angoisse à l’idée de passer trois ou quatre heures d’affilée loin d’Aimé. En ce moment, je trouve que c’est tout petit, trois mois et demi, pour être loin de sa maman, même pour quelques heures.

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un cache-couche

décembre 2012. Je me prépare à partir visiter ma famille en France, juste après Noël. Depuis quelques jours, j’ai une impression un peu particulière, comme si un changement à peine perceptible s’était opéré en moi. Un mois plus tôt, P. et moi avons décidé de nous embarquer doucement dans le projet de fonder une famille. Pour une raison ou une autre, ça me semble peu probable que je sois enceinte aussi rapidement. Mais avec la date de mon départ qui approche, j’ai envie d’en avoir le cœur net.

Je passe un test, puis deux, mais je n’arrive pas à obtenir un résultat clair. En plissant les yeux, on voit  presque une deuxième petite ligne rose, mais ça n’a rien à voir avec le schéma que présente le mode d’emploi ou avec l’idée que j’ai d’un test de grossesse positif. Je décide donc d’aller au CLSC, croyant que je pourrai passer un test sanguin et obtenir une réponse plus définitive. Pendant que je patiente dans la salle d’attente, P. part faire des courses sur la rue Saint-Joseph. On décide de se retrouver après pour diner ensemble.

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doutes

Aimé fait la sieste. Je lis à côté de lui, la main posée sur son avant-bras. Il respire doucement. Son sommeil calme est entrecoupé de petits mouvements brusques. Il a l’air de rêver. Quand ça fait quelques minutes qu’il n’a pas bougé ou grogné, immanquablement, je suis tirée de ma lecture par cette petite inquiétude qui ne me quitte pas. J’observe sa cage thoracique pour y repérer les mouvements délicats de sa respiration. Même chose la nuit, quand pour me rassurer, j’approche mes doigts de ses narines pour sentir le souffle chaud. Je vérifie, comme je le faisais quand il était encore dans mon ventre et que je m’allongeais pour le sentir bouger en moi. Chaque mouvement, chaque respiration me donne un répit, un sursis de quelques minutes.

Je ne me sens pas exactement angoissée. C’est plutôt que je n’ai plus la confiance que j’avais. Je ne crois plus a priori que tout va bien, que tout va bien aller. À chaque fois que je vérifie si Aimé va bien, une petite partie de moi se prépare au pire, et à chaque fois que je vois son ventre se gonfler d’air ou ses lèvres téter dans le vide, je me sens soulagée. Lire la suite

to read…

to read
when you have fallen asleep in my lap
i carefully hold the book over your head
i turn the pages quietly
making sure not to wake you up

i read
immersing myself
in another universe
in someone else’s life
but often i raise my eyes to take in all of you

i read
but i come back to you
your fragrant skin
the folds in your forearms
your long eyelashes

to read
is to escape
these days
i want to be here and now
with you

 

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This post was inspired by The Prompt.
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mumturnedmom

everything is ok

On February 1st, 2014, my baby died. His name was Paul. He was four weeks old.

The shock caused by his death was so violent i had the impression i would not survive it. I was hurting and crying so much i thought i would die. It’s not that i wanted to end my life, just that i wanted so hard to not exist. For weeks, i could not imagine surviving, let alone living a fulfilling life again. I had already experienced important losses. Both my parents were had died by the time i was 18, so i thought i knew grief. But the pain of losing Paul was so immense, incomparable to any other. Lire la suite