perdre/prendre pied

Il y a quelques semaines, j’ai senti monter en moi une impression inquiétante. L’impression de perdre le peu de contrôle que j’avais réussi à reprendre sur ma vie au cours des derniers mois. J’ai senti la peine peine enfler en moi, emplir chaque recoin de mon être avec une force que je croyais avoir maitrisée grâce au cheminement accompli depuis la mort de Paul.

Je me suis sentie replonger dans le désespoir que j’avais découvert en mars dernier, alors que je prenais plus pleinement conscience de l’énormité de la perte qui nous était tombée dessus. Je n’arrive pas à trouver les mots qui décriraient avec exactitude ce sentiment. Une impression d’asphyxier peut-être? Une asphyxie implacable, mais lente, presque douce. Comme se noyer dans de l’eau glacée, une anesthésie fatale mais presque attirante, qui invite à se laisser aller. Pourquoi combattre? Pourquoi ne pas se laisser sombrer dans cette peine? Lire la suite

marcassin / lentille

pour celles et ceux qui peuvent se sentir sensible à ce sujet : je parle de ma nouvelle grossesse dans les paragraphes qui suivent.

Le deuil n’est pas un processus linéaire. Je l’ai lu, je l’ai entendu, je l’ai répété. Pourtant la violence de ces moments où la peine me tire tout d’un coup vers le fond continue de me surprendre. Les éléments déclencheurs de ces jours de chute libre sont mystérieux. Ils forment un enchevêtrement difficile à démêler.

dates significatives
tensions au travail, dans la famille, dans la vie
images banales captées du coin de l’œil
impossible de trouver le début de la bobine de ce câble qui m’enserre et me charcute

L’année dernière, à ce moment-ci de l’année, tout mon esprit était tourné vers la grossesse. Après avoir attendu impatiemment le moment où j’aurais finalement « l’air enceinte », j’étais devenue, du jour au lendemain, visiblement très enceinte. À l’halloween, partagée entre ma prétention de rejeter les pratiques à la mode et l’envie de souligner publiquement l’aventure de la maternité, je m’étais déguisée en genre de squelette et j’avais peint sur un t-shirt un bébé squelette. À ce moment-là, l’idée m’avait semblé sympathique. J’avais même partagé une photo de mon ventre sur facebook. Lire la suite

je suis une mère féministe

Ces réflexions sont inspirées entre autres par des thèmes proposés par le projet capture your grief — explore & express. Plutôt que d’explorer où j’en suis dans mon cheminement de deuil, je part du stade où je suis rendue, quel qu’il soit, pour tenter d’exprimer un aspect plus politique de mon expérience comme mère.

Depuis quelques années déjà, je m’intéresse à différents aspects de la maternité, du maternage, de l’éducation des enfants. Au début de mon bacc (en études féministes), je me suis retrouvée l’une des seules étudiantes sans enfant à m’inscrire au cours Images of motherhood. À ce moment-là, je réfléchissais en termes assez détachés de la possibilité d’être une mère féministe, éventuellement. Lire la suite

(à) pas de bébé

pour celles et ceux qui peuvent se sentir sensible à ce sujet : je parle de bébés et de ma grossesse dans les paragraphes qui suivent.

 

« Comment ça va avec votre nouveau bébé? »
Je me surprends à poser la question, à engager la conversation avec un parent tout neuf. Je me souviens trop bien des premiers jours de la vie de Paul, de mon besoin de parler, de raconter, de me vanter un peu, sûrement. Je revis ces moments par procuration à travers cette brève conversation.

Un peu plus tard, il me fait un commentaire à la blague sur les changements de couche. Là encore, sans y croire tout à fait, je ne met pas un terme à la conversation. Je partage mon expérience. Je lui raconte la fois où Paul a fait caca à moitié sur moi, à moitié sur le tapis posé sur un canapé qui ne m’appartenait pas. C’était ma première sortie seule avec le bébé. Pour une réunion — évidemment. J’étais fière d’arriver avec Paul, fière d’être debout et en forme pour une activité militante si peu de temps après la naissance, fière d’aller cogner chez mon amie, à la porte voisine pour lui présenter Paul, même brièvement.

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capture your grief 14/15

day 14 — dark/light
day 15 — community

light-dark

la flamme des bougies

symbole collectif
traditionnel ou réinventé
partagé

symbole d’espoir
de fragilité
de chaleur

la flamme des bougies

qui brille mieux dans le noir
qui s’y éteint plus violemment aussi
à l’image de celles et ceux qui naviguent
la mort, le souvenir, le deuil

qui apprennent
à tâtons
à avancer dans le noir
à travers les branches et les fossés

qui apprennent
à tomber
à avancer dans une mare de goudron
à ne pas asphyxier

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capture your grief 13

day 13 — season / jour 13 — saison

Au Québec, les saisons se succèdent sans trop se préoccuper de respecter des dates officielles de début ou de fin, alors j’ai l’impression que Paul a fait le tour du calendrier saisonnier, bien à l’abri dans mon utérus. Mais depuis le début, Paul est pour moi un bébé de l’hiver.

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imaginer

L’année dernière, quelque part pendant ma grossesse, j’ai commenté à ma collègue que j’avais l’impression d’être très centrée sur moi-même, égocentrique, presque. Elle m’a répondu à la blague que je pourrais faire équipe avec sa fille, à l’aube de l’adolescence et plongée à pieds joints dans une phase nombriliste. Je me sentais un peu coupable de ne penser qu’à moi mais mon entourage me répétait que je pouvais me le permettre, et je me justifiais à moi-même en me disant que bientôt, je me tournerais entièrement vers les besoins et les attentes de quelqu’un d’autre. Et d’ailleurs, m’occuper de moi pendant la grossesse ne pouvait-il pas être vu comme de l’attention portée à mon bébé?

Cette impression d’égocentrisme ne m’a pas quittée.

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les strates

La fatigue me pèse. Je me sens épuisée, physiquement et émotivement, malgré le fait que j’ai pu prendre plusieurs semaines de congé cet été, il y a si peu de temps. Les semaines depuis ont passé vite. Comme les semaines de repos, même si je n’en ai pas fait grand-chose. J’avais besoin d’avoir du temps pour moi, du temps pour penser à Paul, pour faire le point sur les derniers mois.

Cinq semaines pour moi. Ça peut paraître beaucoup, ça peut paraître suffisant, du moins. Et pourtant c’est un tout petit laps de temps, une petite tranche parmi les multiples segments qui forment le temps écoulé dans la dernière année. Lire la suite