fines lignes roses

Il y a deux ans, presque jour pour jour, une très fine ligne rose nous annonçait le tout début de ton aventure parmi nous. Une marque verticale presque imperceptible à moins d’avoir l’œil aguerri par l’espoir. Pareil pour les sensations subtiles qui commençaient à m’habiter, porteuses d’un bonheur plein d’étonnement.

Les neuf mois qui ont suivi n’ont pas été de tout repos. De ta place privilégiée, tu m’as sûrement entendue me plaindre de mes petits maux, de mes pieds enflés, de mes chevilles disparues, de ma fatigue intense. Je n’ai pas vécu la grossesse légère et épanouie dont j’avais rêvé. Mais tous ces désagréments, sans compter celui, mal vécu, d’avoir « raté » mon accouchement, ont valu la peine. Ils ne sont rien face au bonheur intense que tu nous as fait vivre.

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confiance

La clef qui ouvre toutes les portes… La confiance.
— Charlotte Savary (Et la lumière fut)

 

Le trop de confiance attire le danger.
— Pierre Corneille (Le Cid)

Un clin d’œil à une amie qui demandait hier si ça fait présomptueux de commencer un texte de blogue avec une citation. Tant qu’à faire, j’en choisis deux. Mais c’est surtout parce que dans leur opposition, elles expriment bien le conflit qui m’habite, mes incertitudes face à l’attitude à adopter face à la vie, ou, plus immédiatement, face au futur très rapproché, à ces semaines qui annoncent la naissance de bébé-lentille.

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p(l)eurs

Paul,

Il y a des jours où je sens que la vie a repris son cours presque normalement. Je fonctionne comme avant. Le poids de ton absence ne disparait pas pour autant mais la charge est supportable. J’arrive à naviguer dans le quotidien, en parlant de toi, en pensant à toi souvent, mais avec un certain détachement, je doit l’admettre. Par moments, je sens que ton absence fait partie de ma vie, tout simplement. Comme si je m’étais résolue à ce qu’elle soit dans l’ordre des choses. Comment faire autrement? La révolte permanente contre la réalité est trop épuisante, j’imagine.

Mais même si je le fais taire, ce fond de révolte m’habite toujours, menaçant de fomenter un coup contre mon État intérieur trop calme. Le tumulte grandit en moi, parfois sans que je me rende compte, et finit par déborder par le coin de mes yeux rougis, à travers ma gorge enrouée, les commissures de mes lèvres, mon nez débordant. Mon corps se révolte et se révulse, m’obligeant à prendre le temps, à faire l’effort de tenter de comprendre ce qui m’habite.

La liste de tout ce qui me fait réagir, de tout ce qui met en évidence ton absence gigantesque s’allonge et s’allonge jusqu’à m’emporter dans les pleurs. Lire la suite

passé composé

Je me sens parfois complètement calme par rapport à l’absence de Paul. Bien malgré moi, j’arrive à penser à sa mort, ou même à en parler, sans être submergée par les émotions. Parfois, ça m’inquiète un peu. Je me sens déconnectée et je me demande ce que ça veut dire par rapport à qui je suis, et à ma façon de vivre mes émotions. J’ai longtemps eu les mêmes inquiétudes par rapport au deuil de mes parents. Je me souviens de multiples conversations où, après avoir annoncé que mes parents — oui, les deux — étaient décédés, je faisais face à la réaction choquée de mon interlocuteur ou interlocutrice sans pouvoir démontrer de sentiments, sans pouvoir prendre un air adéquatement affligé. Je me suis souvent entendue minimiser la situation de mon mieux. « C’est comme ça, c’est correct ».

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à toi

toi qui fait face à la mort toute récente de ton enfant,

Je me permet de t’écrire quelques mots. J’espère qu’ils t’offriront une perspective autre sur la souffrance immense qui t’habite. J’espère qu’il n’ajouteront pas à ta douleur déjà si intense.

D’abord, saches à quel point je suis désolée de ce qui t’arrive. Je suis attristée par la mort de ton bébé, de ton enfant, peu importe son âge, peu importe s’il s’est éteint dans le monde intra- ou extra-utérin. Tout cela ne devrait pas arriver. Rien ne rend acceptable l’injustice d’une mort prématurée.

Je me souviens des premières semaines après la mort de Paul, du vertige devant l’ampleur du désastre qui s’était abattu sur nous. Même après que plusieurs jours, plusieurs semaines, aient passé, j’étais encore tout près de la douleur innommable des premiers instants. Je me rappelle des premières minutes. De mes jambes, incapables de me soutenir. De ma voix, incontrôlable. Des mots que je répétais malgré moi « qu’est-ce qu’on va faire? qu’est-ce qu’on va faire? ». Lire la suite

merci

Il y a un bon moment que je n’avais pas participé à une rencontre d’un groupe de soutien pour les parents endeuillés. Au printemps et à l’automne derniers, j’ai assisté à quelques rencontres de deux groupes à Québec. J’ai apprécié ces expériences dans une certaine mesure – j’ai apprécié de rencontrer d’autres parents qui partageaient l’expérience du deuil, et j’ai pu parler de Paul à des « inconnu-e-s » à un moment où c’était encore presque impensable pour moi et où, pourtant, j’avais intensément besoin de dire. Dire son nom, son histoire, sa vie.

Je n’ai pas été aussi assidue que d’autres à ces rencontres parce que d’une part, j’ai réalisé que j’arrivais mieux à explorer l’intensité de mes émotions et de ma confusion par écrit, aux moments qui me convenaient le mieux. Et puis, force est de constater que je ne me retrouve pas toujours dans les discours des personnes qui assistent aux rencontres de ces groupes. Je suis un peu gênée de l’admettre mais j’aime la liberté des ressources en ligne. Quand les propos de quelqu’un-e ne me rejoignent pas, je peux simplement fermer la fenêtre. Quand une conversation dégénère ou prend une tournure que je trouve plus dommageable qu’aidante, je vais voir ailleurs. Je ne m’oblige pas à faire l’effort de me connecter à tout le monde, même si on partage l’expérience de faire le deuil d’un enfant. Lire la suite

combler le vide

Il y a plusieurs années de cela, j’ai eu envie d’écrire sur mes parents. Sur ma mère, d’abord. J’imaginais un travail documentaire qui me permettrait de mieux la connaître. Puis, quand peu de temps avant le décès de mon grand-père, mes grands-parents paternels ont décidé de rédiger leurs histoires de vie respectives, j’ai eu envie d’écrire pour pour que mon père ait aussi sa place dans ce récit collectif. Après la mort de Paul, j’ai écrit aussi.

Soudain, les mots m’aidaient à sculpter du sens dans la matière brute et inexplicable de ma réalité. Ils me permettaient de me réapproprier un tant soit peu le narratif de ma vie. Lire la suite

distractions

Avec les mois qui passent, je sens grandir en moi une certaine confiance par rapport à l’avenir. Au cours des dernières semaines, bébé-de-mai s’est chargé de me rappeler sa présence de manière insistante, comme si il ou elle savait que j’ai besoin de m’accrocher lui, à elle, à cette petite bête qui fait son nid dans mon ventre et dans nos vies. Ce n’est pas comme un bébé qui demanderait une constante attention, mais les rappels sont présents et me font remarquer à quel point il est plus facile pour moi de mettre de côté le souvenir de Paul quand je n’ai pas le temps d’en prendre soin. Lire la suite

porter

Il me reste deux semaines de travail. Moins que ça même, puisqu’on est déjà mercredi. Avec cette échéance qui se rapproche rapidement, avec la perspective d’avoir du temps – beaucoup de temps, il me semble – à moi, j’ai senti mon niveau d’énergie remonter. Après l’automne épuisant passé à rêver d’être en congé, pleurant de fatigue sur le chemin du travail, j’ai enfin réussi à retrouver de l’énergie, et même de la motivation, par rapport à mon emploi et à mon emploi du temps.

Dans les dernières semaines, j’ai été surprise de me sentir aussi bien. Émotivement, physiquement.
C’était presque trop beau, trop facile. Même mes moments de tristesse, même mes pleurs étaient plus doux.

Hier soir, après deux journées trop longues – le désavantage de n’avoir que quelques jours de travail restant – je suis tombée sur une superbe médiagraphie « pour une parentalité alternative et proféministe » qui venait d’être mise en ligne par une maman féministe que je connais. J’étais sur le point d’aller me coucher, je n’avais pas l’intention de commencer à explorer les multiples ressources et réflexions présentées dans la liste. J’ai simplement déroulé la page, pour me rendre compte de l’ampleur du travail de compilation effectué. Plein de thèmes intéressants… Je me suis promis de prendre du temps pour lire les textes qui me parlaient le plus plus dès que je commencerais mon congé.

Puis, j’ai vu la section « Portage » et je n’ai pas pu m’empêcher de cliquer sur l’un des liens. Ça m’arrive parfois, de cliquer contre mon bon jugement. Lire la suite

laid

Depuis un an, j’ai bénéficié de beaucoup de soutien – j’en ai parlé plusieurs fois ici et ailleurs. J’ai aussi reçu plusieurs commentaires positifs par rapport à la façon dont je vis mon deuil. Je suis reconnaissante d’avoir autour de moi des gens avec qui je peux partager mon expérience, la façon dont j’ai vécu la mort de Paul, et mes réflexions depuis. Mais en entendant les commentaires – et un en particulier, récemment – j’ai l’impression que je met de l’avant une image incomplète de l’expérience du deuil.

Parce qu’au-delà des images et des textes que je partage, et desquels l’esthétique est soignée, au moins minimalement, au-delà des moments de recueillement plus collectifs, qui sont beaux comme peuvent l’être les liens qui nous unissent les un-e-s aux autres, au-delà de tout ça, il y a des moments laids et sans poésie. Il y a tous ces moments que je choisis de camoufler, présentant ainsi un portrait partiel et poli de la réalité. Lire la suite