le temps qui traine

Une image flotte dans ma tête aujourd’hui.

Je me vois, enjamber la neige accumulée en bordure de la route. Il fait froid. Le sol glissant et inégal témoigne d’une succession de redoux et de reprises du gel. Le moindre trajet en voiture, inévitablement parsemé de soubresauts, se répercute au bas de mon ventre, tirant sur la cicatrice d’une césarienne imprévue et non souhaitée. Je n’arrive pas non plus à soulever la coquille qui protège notre bébé contre les aléas de la route et contre le froid.

P. s’en charge. Je me contente d’éviter de tomber. Nous marchons vers le bureau d’un avocat. Une fois à l’intérieur, dans l’ascenseur, nous pouvons découvrir un peu Paul, emmitouflé. Minuscule. Magnifique. Lire la suite

le long du sentier

On marchait ce matin, avec ton père, ta tante et ton cousin.
Ton cousin qui est né juste trois mois avant toi.
Quelques semaines avant ta naissance — il devait avoir un mois ou deux — je l’ai adossé sur mon ventre rond. Tu as bougé, faisant sentir ta présence au creux de moi, et j’ai eu plaisir à croire que c’était parce que tu avais hâte de faire sa connaissance. Je vous ai imaginés, tous les deux, grandissant coude-à-coude. J’ai imaginé vos jeux, votre éventuelle complicité entre cousins (ou entre cousine et cousin!), vos conflits, vos cris, vos rires.

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dans une vie parallèle

Aller faire un tour au marché aux puces avec Aimé.
Croiser une personne avec qui j’ai travaillé il y a plusieurs années.

La dernière fois qu’on s’est vues, c’était par hasard aussi. À la maison de naissance. On était enceintes toutes les deux.
Je me rappelle bien de ça. Mais je ne me rappelle plus si j’étais enceinte de Paul ou d’Aimé.

Je lui demande l’âge de sa fille. J’en conclus que cette rencontre dans une salle d’attente remonte à un peu plus de deux ans.

Paul.

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oublier (un peu)

préambule – J’essaie depuis quelques jours d’écrire un texte sur les défis que (me) pose l’écriture en tant que mère d’un petit grouillant d’un an mais — c’est très à-propos — je manque de temps et d’espace (mental entre autres) pour y arriver. Je me contenterai donc pour tout de suite de partager quelques pensées en vrac…

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Du bout du doigt, comme souvent, je trace les lettres de son prénom dans la buée de la porte de la douche.
P A U L

J’aime les voir en majuscules. Fermes. Fortes.
J’aime les tracer en cursives, d’un seul mouvement. Comme si ces lettres étaient faites pour vivre ensemble.

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contradictions

Encore une fois, j’ai de la difficulté à articuler mes pensées, à ordonner mes émotions.

Elles sont multiples et confuses et contradictoires et compliquées.
Elles sont rejet de cette journée qui me pousse à me demander comment je vais et ce que je veux.
Elles sont attente et attentes.
Elles sont souhait de trouver un espace où me poser, où être.

Malgré ma mère qui n’est pas là, avec qui je ne peux discuter, réfléchir, rêver, à qui je ne peux poser de questions. Malgré cette journée qui me rappelle que je ne peux plus créer de souvenirs d’elle, de nous, qu’elle ne sera jamais à mes côtés pour accueillir ses petits-enfants dans le monde, qu’elle ne s’émerveillera jamais devant leurs progrès et leurs exploits.

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cohabiter

Dans les semaines qui ont suivi la mort de Paul, j’ai cherché et cherché pour trouver des ressources en ligne qui me ressemblaient, dont les mots résonnaient en moi. Dès les premiers jours du deuils, j’ai su qu’une grande part de ce qui est écrit pour les parents qui vivent la mort de leur bébé ne me rejoignait pas, ou si peu. Les anges, surtout, me dérangeaient. Les anges, omniprésents dans les discours qui entourent le deuil périnatal, ne m’aidaient pas. Je me suis mise à les fuir et à chercher autre chose. J’ai trouvé le magnifique et chaleureux glow in the woods.

J’ai cherché encore, écumé internet pour trouver un lieu équivalent en français. Un lieu de mots et d’images et de partage. C’est beaucoup parce que je ne trouvais pas ce lieu que j’ai décidé de créer, au moins, un espace où je pourrais écrire et réfléchir, raconter la vie de Paul et décrire les paysages bordant le chemin cahoteux du deuil que j’entreprenais alors.

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normal

Je me souviens d’un cours de sociologie du genre pendant mon bacc. Pour introduire la section du cours sur la famille, la prof nous avait demandé de nous lever si nous avions une « famille normale ». Sans trop me poser de question, en pensant à la fois à la famille nucléaire dans laquelle j’ai grandi et à ma famille élargie, à nos partys de Noël, à l’amour partagé, aux non-dits parfois lourds — à ce qui me semble faire une famille — je m’étais levée. La prof, qui me connaissait déjà un peu, m’avait regardé d’un drôle d’air et avait fait un commentaire sur ma vision élastique de la notion de  « famille normale ». Et en effet, dans la classe, seul-e-s quelques personnes s’étaient timidement levées.

Elle avait raison. Des parents de deux pays différents, pas mariés, et puis décédés, tous les deux, c’est pas une « famille normale ». Ça dévie de la norme. Fermement. Pourtant, dans ma vie, c’était, et c’est, ce qui est « normal ».

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Paul en hiver

IMG_3565mon petit,

Tu nous a accompagné toute la fin de semaine.
Dans les rayons du soleil qui transperçaient le froid et illuminaient la neige, dans la lumière bleutée de la pleine lune, dans la chaleur enveloppante du feu, dans les rires et les cris des enfants avec qui tu aurais dû jouer.

Tu m’as manqué. Tu nous as manqué.

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parallèles et paradoxes

Je prends un bain avec Aimé. Au sec, ses cheveux fins sont encore presque invisibles mais une fois mouillés, on les repère plus facilement. À travers les rosettes, j’entrevois le petit garçon châtain que je l’imagine devenir. Derrière sa tête, la peau lisse de son cou monte haut avant de céder le terrain à une unique et minuscule boucle de cheveux saturée d’eau.

En l’examinant, je ne peux m’empêcher de penser à cette mèche de cheveux de Paul, prélevée à ce même endroit de sa tête quelques heures avant sa mort. Il avait plus de cheveux qu’Aimé. Ils étaient plus foncés aussi. Presque noirs, comme les miens. Je ne peux m’empêcher de penser que ce serait presque impossible d’essayer de couper une mèche des cheveux à Aimé.

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