raconter encore et encore

Mardi.

Troisième rendez-vous avec la psychologue. Nous avons prévu une séance plus longue, où je pourrai raconter le nœud de l’histoire. Le moment où tout a basculé, l’ambulance, les mauvaises nouvelles, les soins intensifs, l’espoir, les décisions impossibles, la mort. Ça me prend près d’une heure. Ensuite, le plan est de revenir sur les moments les plus difficiles, les plus complexes. De les sonder, de les démêler, de commencer à détricoter les émotions intenses qui y sont attachées.

J’essaie. Je veux bien faire. Je ne veux pas me dérober devant la tâche à accomplir (ou à entamer, au moins). Elle me dit de laisser flotter mon esprit, de laisser mes pensées se diriger d’elles-mêmes vers un moment, une émotion, une image. Rien ne vient. J’essaie, pourtant, de laisser libre cours à mes souvenirs. Mais mon esprit reste solidement ancré dans le présent. La chaise où elle est assise. La lampe devant moi. Le molleton sur la porte – pour insonoriser la pièce j’imagine. Les détails de ce qui m’entoure m’empêchent de laisser partir mon esprit à la dérive. J’essaie, j’essaie. Sans succès.

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la neige

Avec le temps qui passe, imaginer le quotidien avec Paul est de plus en plus difficile. Dans les jours et les semaines après son décès, j’avais une image très précise de la façon dont mes heures auraient dû être remplies. Mon corps même se chargeait de rappeler à mon attention les moments où j’aurais dû nourrir Paul. Je me réveillais angoissée au milieu de la nuit en sachant pertinemment que j’aurais dû être réveillée par des pleurs, que j’aurais dû avoir à me lever, à nourrir et à changer Paul.

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marcassin / lentille

pour celles et ceux qui peuvent se sentir sensible à ce sujet : je parle de ma nouvelle grossesse dans les paragraphes qui suivent.

Le deuil n’est pas un processus linéaire. Je l’ai lu, je l’ai entendu, je l’ai répété. Pourtant la violence de ces moments où la peine me tire tout d’un coup vers le fond continue de me surprendre. Les éléments déclencheurs de ces jours de chute libre sont mystérieux. Ils forment un enchevêtrement difficile à démêler.

dates significatives
tensions au travail, dans la famille, dans la vie
images banales captées du coin de l’œil
impossible de trouver le début de la bobine de ce câble qui m’enserre et me charcute

L’année dernière, à ce moment-ci de l’année, tout mon esprit était tourné vers la grossesse. Après avoir attendu impatiemment le moment où j’aurais finalement « l’air enceinte », j’étais devenue, du jour au lendemain, visiblement très enceinte. À l’halloween, partagée entre ma prétention de rejeter les pratiques à la mode et l’envie de souligner publiquement l’aventure de la maternité, je m’étais déguisée en genre de squelette et j’avais peint sur un t-shirt un bébé squelette. À ce moment-là, l’idée m’avait semblé sympathique. J’avais même partagé une photo de mon ventre sur facebook. Lire la suite

capture your grief 13

day 13 — season / jour 13 — saison

Au Québec, les saisons se succèdent sans trop se préoccuper de respecter des dates officielles de début ou de fin, alors j’ai l’impression que Paul a fait le tour du calendrier saisonnier, bien à l’abri dans mon utérus. Mais depuis le début, Paul est pour moi un bébé de l’hiver.

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immobilité

Depuis le début du mois, j’ai suivi à peu près assidument les thèmes suggérés par le projet Capture Your Grief. Écrire et illustrer le deuil, mon deuil, en partant de sujet proposés par quelqu’une d’autre est intéressant, je trouve. Ça me permet d’explorer des éléments du deuil auquel je n’aurais pas pensé et surtout, ça me permet de participer à une conversation avec d’autres femmes qui font face au deuil périnatal, par billets de blogues interposés.

Je m’apprêtais à continuer aujourd’hui

day 11 — altar / day 12 music

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capture your grief 1/2

J’ai passé la journée à combattre des nausées que je n’ai pas connues en attendant Paul. J’essaie de relativiser cet inconfort en me répétant que « si tout va bien… » ce n’est qu’une étape à passer, qu’un signe de la petite lentille. La promesse que peut-être, au mois de mai, nous aurons la chance d’accueillir un bébé.

Mais penser à un bébé, c’est encore, pour moi, penser à Paul. Ces heures passées étendue dans le lit à combattre les maux de coeur font remonter en moi des images de lui, son visage, la sensation enivrante de sentir sa peau si douce du bout de mes doigts ou de coller ma joue contre la sienne. Lire la suite

les strates

La fatigue me pèse. Je me sens épuisée, physiquement et émotivement, malgré le fait que j’ai pu prendre plusieurs semaines de congé cet été, il y a si peu de temps. Les semaines depuis ont passé vite. Comme les semaines de repos, même si je n’en ai pas fait grand-chose. J’avais besoin d’avoir du temps pour moi, du temps pour penser à Paul, pour faire le point sur les derniers mois.

Cinq semaines pour moi. Ça peut paraître beaucoup, ça peut paraître suffisant, du moins. Et pourtant c’est un tout petit laps de temps, une petite tranche parmi les multiples segments qui forment le temps écoulé dans la dernière année. Lire la suite

sac de noeuds

en attendant Paul
j’ai réfléchi à ce qu’être parent, être mère, voulait dire
j’ai imaginé l’amour, les liens indéfectibles
j’ai rêvé aux connexion que j’établirais avec d’autres parents
j’avais hâte de vivre tout ça
hâte de mettre mes attentes et mes principes à l’épreuve de la réalité

en perdant Paul
j’ai eu peur
peur du gouffre immense de la peine
peur de l’entre-deux aussi
parent-pas-parent
mère-pas-mère
peur d’avoir perdu
en plus de mon enfant
ces liens avec tous les autres
que je souhaitais tellement établir, construire
voir grandir
au rythme de nos enfants
au rythme de Paul Lire la suite

birth and memories

I have always enjoyed writing. Throughout my school years, my birthday very often fell on the same day as the final writing exam. I guess not everyone would have been pleased with this pattern but I didn’t mind. I enjoyed it, for the most part, and enjoyed the feeling that came with the end of the school year, the air finally warming up, the upcoming weeks of freedom. I didn’t mind writing assignments for school, and then, once I entered university, I truly enjoyed writing papers and developing my ideas and my grasp on the language – whether it be in english of french. Over the past four years, as I have been working for a neighborhood community organisation, I have appreciated learning how to shape language to reach people of different walks of life.

I had never written on a regular basis on my own terms, but in the past few months, writing has been an amazing outlet to express my conflicted feelings. Through this blog and different forums, I have allowed myself the space to reflect on my life as Paul’s mother, on his life, on what to make of these months of learning how to live without him. I have also been in contact with a few persons I have “met” through their blogs. These few epistolary relationships have been so precious. The level of connection that can form across people who share significant experiences is truly amazing and leads to beautiful conversations. Lire la suite

ça va

Six mois maintenant depuis la mort de ma mère, six mois, et mon deuil ne se passe pas comme dans les livres. Maintenant, on doit le faire, à l’exemple des tâches quotidiennes, c’est-à-dire ranger bien vite sa peine dans un placard. […]

Autrefois, on portait le deuil. Porter le deuil comme on supporte une charge lourde sur les épaules, un poids qui nous fait ployer. »

– Louise Dupré, L’Album multicolore, p.66-67

Je me souviens, enfant, avoir trouvé cruelle l’idée de porter le deuil. Ça me semblait étrange de forcer les gens en deuil à s’afficher publiquement. À la mort de ma mère, je me rappelle avoir été contente de pouvoir passer inaperçue, d’avoir la possibilité de vivre publiquement comme si de rien était, de ne pas avoir à faire face aux conversations que je voulais à tout prix éviter. Lire la suite