dans la lumière

Avec mon retour a l’école depuis la une dizaine de jours, et ce que ça implique comme travail de conciliation pour passer du temps avec Aimé et prendre soin de lui, je sens à quel point le temps va être une denrée rare pour moi cet automne. Je manque de temps, déjà. Je n’ai pas fini de me préparer pour mon cours de demain. Pourtant, il me semble impossible de ne pas écrire, de ne pas laisser une marque, une petite pierre sur cette case du calendrier.

Il y a quinze ans tout juste, la nuit tombait une dernière fois pour Christine, ma maman. Au matin du 10 septembre, elle s’est éteinte. Au matin du 10 septembre, avec les premiers rayons du soleil, je me suis fait réveiller doucement. C’était fini. Après les mois de maladie, d’incompréhension, d’évitement qui venaient de s’écouler, il n’y avait plus d’espoir. Mon oncle est venu nous chercher, mon frère et moi, et ma cousine qui avait passé la nuit avec nous, pour aller rejoindre mon père. Et pour aller la voir. Elle. Ma maman qui n’était plus.

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j’aurais voulu dire

J’évolue dans un petit milieu — dans des petits milieux. Au quotidien, les personnes que je côtoie connaissent l’histoire de Paul. Certaines choisissent d’en parler, plus ou moins souvent, d’autres semblent être plus à l’aise d’éviter le sujet, mais face aux un-e-s comme aux autres, je sais que la mort de Paul, et l’impact qu’elle a eu sur ma vie, existe en filigrane de nos conversations. Ils savent, elles savent. Je n’ai pas besoin de redire constamment.

Je n’ai plus l’habitude de devoir annoncer le décès de Paul, de devoir prendre la décision, en une fraction de seconde, d’alourdir l’atmosphère, d’attirer sur moi cette chape de douleur, de faire naître dans leurs yeux la crainte que je les contamine avec cette mort, avec cette tristesse. Et quand j’aurais besoin de dire, parfois je ne dis rien. Ou je dis trop peu, par peur de l’inconfort.

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en parallèle

le visage d’Aimé, mobile, changeant
ses nouvelles grimaces, son sourire de plus en plus volontaire
ses yeux curieux, découvrant chaque jour ce qui l’entoure
les occasions d’immortaliser ses premiers mois chaque jour renouvelées

les photos de Paul, figées dans le temps
images de ses premières semaines, de ses seules semaines
son visage figé, inconscient, des derniers jours
les nôtres, rougis, dans ces dernières photos de famille prises à contrecœur avant la toute fin

les petits bonheurs du quotidien
la douceur de la peau au réveil, ses petites mains qui s’agrippent à mes doigts
la fierté qui enfle en moi quand je le porte, quand je le regarde
la beauté de cet été qui s’écoule doucement le long de nos vies

les souvenirs qui me coupent le souffle
le choc qui ne s’atténue pas, le moment où tout arrête d’être simple et normal
les tentatives vaines pour renverser le cours des choses
le cerveau qui s’éteint, la lumière qui n’anime plus ses yeux
la famille rassemblée en urgence pour accompagner Paul dans ces derniers instants
les sentiments d’impuissance et d’injustice qui remontent en moi avec tellement de force, d’intensité

deux univers dans lesquels j’évolue en parallèle
l’un doux et ensoleillé et fragile
l’autre triste et froid. inquiétant dans sa permanence
l’absence de Paul m’accompagne chaque jour
même les plus beaux
même quand je me sens habitée de la joie spontanée que je croyais ne jamais retrouver

signes

Il y a plusieurs mois — si longtemps il me semble — j’écrivais sur mon impression d’avoir rêvé l’existence de Paul, de n’avoir pas vraiment vécu cette vie où il était avec nous. Les semaines où il a été avec nous ont passé si vite et les souvenirs s’estompent si aisément quand il ne se renouvèlent pas. Cette impression d’irréalité, cette difficulté à me remémorer du concret ne fait que s’aggraver avec les jours qui s’écoulent.

Chez nous, il y a plusieurs grandes photos de Paul encadrées. Il y en a des plus petites aussi, collées sur le frigidaire, cachées dans ma table de nuit, posées un peu partout. Dans le petit sac où je range mon téléphone et mon porte-monnaie, j’ai toujours un des petits carnets que l’on a faits pour Paul, avec des photos de lui et quelques petits textes. Et puis il y a toutes ces petites choses amassées depuis son décès, petits souvenirs glanés pour lui dans nos balades et nos errances. Mon quotidien est rempli de marques du passage de Paul dans nos vies, pourtant, tout cela paraît tellement irréel. Lire la suite

immobilité

Depuis le début du mois, j’ai suivi à peu près assidument les thèmes suggérés par le projet Capture Your Grief. Écrire et illustrer le deuil, mon deuil, en partant de sujet proposés par quelqu’une d’autre est intéressant, je trouve. Ça me permet d’explorer des éléments du deuil auquel je n’aurais pas pensé et surtout, ça me permet de participer à une conversation avec d’autres femmes qui font face au deuil périnatal, par billets de blogues interposés.

Je m’apprêtais à continuer aujourd’hui

day 11 — altar / day 12 music

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imaginer

L’année dernière, quelque part pendant ma grossesse, j’ai commenté à ma collègue que j’avais l’impression d’être très centrée sur moi-même, égocentrique, presque. Elle m’a répondu à la blague que je pourrais faire équipe avec sa fille, à l’aube de l’adolescence et plongée à pieds joints dans une phase nombriliste. Je me sentais un peu coupable de ne penser qu’à moi mais mon entourage me répétait que je pouvais me le permettre, et je me justifiais à moi-même en me disant que bientôt, je me tournerais entièrement vers les besoins et les attentes de quelqu’un d’autre. Et d’ailleurs, m’occuper de moi pendant la grossesse ne pouvait-il pas être vu comme de l’attention portée à mon bébé?

Cette impression d’égocentrisme ne m’a pas quittée.

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ta chambre

mon petit Paul,

ça se passe au milieu de la nuit…

Je suis éveillée depuis plusieurs heures. Je tourne et me retourne, incapable de trouver le sommeil. Pour éviter de réveiller ton papa, je change de pièce. Je vais dans ta chambre, celle que tu n’as jamais utilisée, celle qui ne te servira jamais. Celle que j’appelle toujours la chambre de Paul. Lire la suite

maman

Je tisse mes fils à partir de rien, j’assemble, j’interprète, je borde ce rien avec la volonté sauvage de sauver le passé. Ce récit est une toile pleine de trous dans laquelle j’essaie de capturer ma mère, je voudrais qu’elle n’ait plus de secrets pour nous. Elle me résiste pourtant, comme pour dire, N’essaie pas de m’immobiliser, tu n’y arriveras pas. Et je vois se dessiner, noir sur blanc, les contours de mon échec. Je sais que je suis empêtrée dans ma propre fiction. Ma mère est devenue un personnage de roman, et mon grand-père, ma grand-mère, ma tante. Me voilà devant une réalité de plus en plus vacillante. »

— Louise Dupré, L’Album multicolore, p.59

Louise Dupré a eu plus de soixante ans pour connaître sa mère et malgré cela, elle peine à réunir les souvenirs et les faits qui lui permettraient de rendre compte de la vie de cette femme, de leur relation qui s’est étendue sur des décennies. C’est peut-être peine perdue. Peut-être ne connaît-on jamais vraiment ses parents?

J’ai certainement l’impression de n’avoir pas connu ma mère. Pas suffisamment. Pas assez longtemps, pas assez profond, pas assez vrai. Ça ne sert peut-être pas à grand-chose de m’y attarder, mais si je pouvais revenir en arrière, ou donner un conseil à la fille de douze ans que j’ai été, je voudrais poser mille questions à ma mère. Je sais que c’est vain. La fille de douze ans que j’étais était dépassée par les événements, incapable de vivre pleinement les émotions multiples et contradictoires qui l’habitaient. Lire la suite

les bruits, les oublis

english below…

En lisant le texte d’une maman sur le silence de son bébé qui n’est plus, je me rends compte que je ne m’aperçois plus du silence. Pire, je ne me souviens plus des sons de Paul.

Pendant ses quatre semaines avec nous, il a passé beaucoup de temps à dormir et à téter. Il a pleuré aussi, certainement, mais mes souvenirs auditifs sont pour ainsi dire absents.

J’ai oublié les pleurs de Paul à la naissance parce que je naviguais entre conscience et demi-sommeil drogué.
J’ai oublié ses pleurs au creux de la nuit, peut-être par souci de me souvenir plutôt de ce silence partagé. Paul dans mes bras, s’abreuvant de moi.
J ‘ai oublié les petits bruits de Paul, quand tout allait bien. Faisait-il des bruits? J’ai beau racler le fond de ma mémoire, je n’arrive pas à déterrer un seul son. Lire la suite

je n’ai pas rêvé

Les bébés continuent de naître. Paul n’est plus là et pourtant, d’autres bébés naissent. Ils naissent, ils grandissent, tout doucement, continuellement. Leurs parents les découvrent et les redécouvrent jour après jour, se réveillent la nuit pour s’en occuper, voient leur peau se défriper, leurs yeux commencer à les reconnaître, leur cou se renforcer jusqu’à pouvoir soutenir leur tête encore lourde et surdimensionnée.

Et puis quoi, ensuite? Je ne sais pas trop. Les bébés naissent, mais Paul n’est plus là pour me faire connaître la suite. Chaque jour porte le renouvellement de son absence. Chaque semaine, chaque mois, nous sommes privés d’une nouvelle étape de sa vie. Il en est privé, j’en suis privée. Chaque instant alourdi par son départ, et par l’étourdissante permanence de sa mort. Tous les jours et toutes les minutes de toute ma vie sans lui. C’est tellement long. La vie de Paul a été tellement courte. Lire la suite