Ça semble un peu irréel d’écrire ces mots. Dix ans. C’est presque impossible qu’autant d’années me séparent de Paul. Ça a passé si rapidement, et en même temps, ce temps-là avec lui me semble lointain. Et les premiers temps sans lui…
Il y a dix ans, quelques semaines après la mort de Paul, j’écrivais ces lignes pleines d’impuissance et de pleurs:
Il y a neuf ans presque exactement, nous quittions le CHUL sans Paul. Nous passions les portes coulissantes de l’hôpital pour mettre le pied dans cette vie sans lui dont nous ne voulions rien et que nous allions devoir apprivoiser.
J’aime faire des bilans. Mettre par écrit ce que j’ai fait, ce que j’aurais souhaité faire, (m’)évaluer, établir des objectifs pour la suite. Je ne réalise pas toujours ces objectifs mais le processus me plait. Depuis des années, je trouve un peu de temps entre Noël et le jour de l’an pour revenir sur l’année qui se termine et réfléchir à celle qui s’amorce. Parfois, j’ai partagé ce rituel avec des amies, autour d’un feu de bois, ou encore dans cet espace, que j’occupe de moins en moins (ici ou ici, par exemple).
L’exercice me fait du bien, et pourtant, je n’ai pas su trouver le temps pour coucher mes idées sur papier avant de commencer cette nouvelle année. Depuis, j’ai l’impression d’être moins ancrée, de flotter sur le mois de janvier qui s’écoule à toute vitesse, et qui se confondra bientôt avec février et mars et avec le printemps et l’été.
Mais bien avant cela, le premier février arrivera et une nouvelle année sans Paul — la dixième — s’ouvrira.
Peut-être que c’est sur ce calendrier de deuil que je devrais marquer un moment de nouveau départ, l’illusion d’un point tournant dans le flot du temps. Je ne sais pas. Je sais que j’ai envie de m’accorder du temps avec Paul pendant ces quelques jours qui nous séparent de l’anniversaire de la fin de sa vie. Ce sera peut-être une forme de bilan, une orientation pour le futur. Ou des lettres à mon fils, comme celles que je lui écrivait il y a quelques années.
Une occasion de tracer une marque dans le courant.
« J’ai fini ton livre hier! » me lance une fille du gym où je m’entraine alors que je sors du vestiaire. Elle m’avait dit qu’elle était en train de le lire, mais je suis toujours un peu étonnée quand on me parle de mon livre, quand on me raconte l’effet qu’a eu l’histoire de Paul. Je ne sais jamais trop quoi répondre. Le coach, juste à côté de nous, se joint à la conversation et demande de quel genre de livre on parle.
« Un récit… sur le deuil périnatal »
« Ah! Intéressant! Ben… peut-être pas pour moi… »
Parce que j’ai toujours de la difficulté à parler de mon livre sans justifier que c’est une histoire triste, sans dire que ce n’est vraiment pas pour tout le monde, sur le coup, je n’ai pas su articuler pourquoi je pense que ce genre de récit peut être utile pour les gens qui n’ont pas vécu de deuil périnatal.
Aujourd’hui, on a été à ton arbre, pour une septième année. Malgré le froid, la covid et les années qui passent, plusieurs personnes étaient là pour te saluer, pour décorer ton arbre. Les souvenirs déposés au fil des ans s’accumulent. Certains décolorés ou abimés, d’autres qui survivent au temps qui passe mieux qu’on aurait pu l’espérer. D’autres encore sont tombés, ensevelis sous la neige, ou disparus. On en a ajouté quelques uns. Une lettre confectionnée par ta cousine, un petit pendentif, des décorations préparées par ta grand-mère. Il y a tant de gens qui pensent à toi.
Il a fait froid aujourd’hui. Comme il y a huit ans quand nous avons pris le chemin de la maison de naissance, où j’espérais t’accueillir. Comme quand nous sommes sorti.es de l’hôpital, quelques jours plus tard, en famille. Il y a eu tant de journées froides, pendant ce mois de janvier il y a huit ans. J’écris « huit ans », mais je ne parviens pas réellement à mesurer la somme de ces années. Je ne sais pas ce qu’il est advenu de tous ces jours, dont certains passent pourtant si lentement.
Juste comme ça, sans avertissement, des photos d’enfants qui entrent en deuxième année apparaissent à l’écran. L’air confiant de ceux et celles qui connaissent déjà un peu ça, l’école, et même l’école version masque-purel-et-bulle-classe. Juste comme ça, sans avertissement, ça me rentre dedans comme un coup de poing dans le ventre. La tristesse qui se fait tranquille ces jours-ci me monte dans la gorge.
Il manquera un enfant dans la classe de deuxième année. Mon enfant, mon bébé.
Le mois de Paul se termine. Malgré tout ce qui rend le temps long ces jours-ci, les semaines ont passé vite. Quatre semaines, c’est tellement court. Chaque année, j’en prends la mesure. Cette année peut-être encore plus que les précédentes. Deux amies ont accouché récemment et me font réaliser à nouveau comme le temps est dense lorsqu’on prend-soin d’un tout petit bébé. Même lorsqu’on ne fait pas grand chose, chaque heure est remplie, les petites tâches s’empilent, le sommeil se fait rare. Le temps passe différemment.
Il y a sept ans à cette date, on était un samedi. Il y a sept ans à cette heure, on était à l’hôpital.
Après une nuit à la maison à essayer de démarrer mon accouchement parce que j’avais perdu mes eaux, puis une journée et une nuit à essayer d’accoucher à la maison de naissance. Et des heures encore, à l’hôpital, à tenter de donner naissance à ce petit qui s’accrochait à moi. A qui je m’accrochais, peut-être, sans le vouloir. Je le voulais tellement, pourtant, ce bébé. Je voulais tellement qu’il naisse, qu’il soit enfin dans nos bras.
Une amie partage une citation qui se veut inspirante be the things you loved most about the people who are gone Je me dis oui, il faut que je fasse vivre les plus belles qualités de celles et ceux qui me manquent Mon père mettons Je me dis oui, je veux offrir à mes enfants ce que j’ai reçu La patience, la bienveillance, l’amour sans compter le sentiment d’être en sécurité
Je me dis oui, mais en même temps je me dis merde Je voudrais que ce soit mon père qui apprenne à Aimé à patiner Je voudrais qu’il lace ses patins serrés comme il le faisait pour moi à son âge j’y arrive jamais vraiment aussi bien Je voudrais qu’il me raconte encore comment les enfants à qui il donnait des cours à la patinoire de Nantes étaient poches. Ça le faisait rigoler, lui qui avait appris tout jeune Aimé apprendra, je ne m’inquiète pas de ça Mais je voudrais que ce soit mon père qui lui montre à freiner en faisant revoler de la neige Je suis nantaise et un peu poche en patin moi aussi