Boyhood

Dans les rencontres de groupes de soutien, je me présente comme « la maman de Paul ». C’est le remède que j’ai trouvé pour mettre un baume sur la peur panique qui a coulé en moi dès que j’ai commencé à saisir que nous n’allions pas rentrer de l’hôpital avec Paul. « Je ne serai plus sa mère ». Mes souvenirs de ces heures-là sont confus. Quelqu’un, quelqu’une probablement, m’a répondu que j’étais encore la fille de mes parents, et que j’allais rester la mère de mon fils. J’ai continué à demander à ce qu’on me rassure sur ce point, encore et encore. J’ai réussi à y croire. J’ai réussi à me glisser dans ce rôle bizarre de mère sans enfant.

Mais est-ce vraiment moi? Est-ce vraiment qui je suis? J’arrive de plus en plus mal à me replonger dans les souvenirs de moi comme nouvelle maman qui avait le luxe de redéfinir doucement mon identité. Je me rappelle avec de moins en mois qui j’étais quand le temps passé avec Paul était plus long que le temps passé sans lui. Chaque jour qui passe, chaque mois écoulé rend proportionnellement de plus en plus minuscule les vingt-huit jours de la vie de Paul, les vingt-cinq jours de nos vies partagées, sans le bruit des machines et la supervision des infirmière et les jaquettes jaunes et les masques et l’odeur d’alcool sur nos mains sèches.

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la pluie. le gris

Paul,
tu es né par un temps intense
le froid, la glace, la neige
les éléments unis pour t’accueillir
nous t’avons fait un nid à l’abri de l’hiver

certains jours de soleil
sont comme des claques sur la gueule
qui me narguent
m’obligent à (faire semblant d’)en profiter

sous la pluie, je me sens près de toi
peut-être parce que ça me donne le droit de rester cachée
peut-être parce que les rues se vident
peut-être parce que la rivière se gonfle pour nous

j’imagine déjà le retour du froid
de la glace, de la neige
le souvenir des semaines passées à te sentir grandir
le souvenir de ton arrivée enneigée
le souvenir des heures d’errance en février
sans toi mais en te sentant au plus profond de moi

pluviophile

métaphores maritimes douteuses

En 2011, je crois, j’ai dû prendre un long traversier dans le cadre de mon travail. Nous étions un grand groupe de personnes, avec plusieurs voitures. C’était un traversier sur le fleuve, ça n’aurait pas dû être un défi majeur. Mais compte tenu de l’ampleur du golfe du Saint-Laurent et de ma tendance forte à avoir le mal de mer à la moindre occasion, je me suis préparée. J’ai fait attention à ce que je mangeais dans les heures précédant la traversée. J’ai pris des anti-nausée. Je voulais être sure de tenir le coup pendant deux heures et demi dans le bateau. Arrivée à bord, j’ai d’abord été un peu stressée, je ne voulais pas être malade – ça ne faisait pas professionnel(!). Je suis allée un peu sur le pont pour prendre l’air. Je me sentais plutôt bien. Mais c’était l’automne, il faisait froid et noir, alors j’ai décidé de rentrer, de retrouver les gens que je connaissais. J’ai commencé à trouver que mon plan pour éviter le mal de mer fonctionnait à merveille. Puis trois personnes que je connaissais m’ont demandé si je voulais me joindre à elles pour une partie de Scrabble. Il leur restait une place. On avait du temps devant nous, je me sentais en pleine forme, j’aime jouer au Scrabble. Pourquoi pas? Lire la suite

En passant

Paul,

ma tête est en fragments ce soir

comment te dire
le serrement dans ma gorge
quand je vois
les photos d’autres bébés qui grandissent
les ventres qui s’arrondissent

sans toi

je ne sais pas ce qui me fait le plus mal
t’imaginer tel que tu serais aujourd’hui
ou me rendre compte que je n’en sais rien Lire la suite

l’oubli

Les semaines passent et tout doucement, une sérénité un peu amère commence à m’habiter. J’imagine qu’au tréfonds de moi, je savais que je survivrais à la disparition de Paul, malgré la souffrance dans laquelle elle m’a plongé, même si j’ai cru par moments que je n’y arriverais pas. Je me rappelle qu’à l’hôpital, dans le petit salon des familles que l’on nous avait assigné même si notre famille était en pleine désintégration, je découvrais cette contradiction en moi. Le sentiment qui débordait de partout, c’était que je ne survivrais pas, que la douleur me dissoudrait de l’intérieur. Pourtant, parallèlement, quand on m’a questionnée, la réponse que j’ai donnée à voix haute au milieu de la brume a plutôt été « je sais que j’ai les outils pour passer à travers mais ça m’écoeure de les utiliser. » Ou quelque chose du genre. Lire la suite

dans mon congélateur

Dans le congélateur, un petit sac de lait congelé que j’avais oublié.
Il devait être caché derrière un sac de petits pois quand j’ai rangé tous les autres contenants de lait maternel dans une glacière qu’un ami de P. a apporté à Montréal pour une maman qui en avait besoin. Depuis, j’oublie le petit sac, puis je le redécouvre. Parfois c’est un moment sans émotion, je le laisse de côté pour pouvoir trouver ce que je cherche.

Parfois la vue du petit sac me rappelle la détresse qui teinte ce lait que je ne veux pas jeter. La détresse de me réveiller au milieu de la nuit pour exprimer du lait et n’entendre que le silence, ne sentir que l’absence immense. Lire la suite

incertitudes – la suite

Salle d’attente, avant notre rendez-vous en médecine génétique. J’ai marché jusqu’ici à contrecœur. Je ne veux pas être là. Nous donnons nos cartes et informations à la réceptionniste. En arrière-plan, un enfant qui pleure. Nous nous assoyons dans un coin. Le petit garçon continue de pleurer, ses parents l’ignorent. Il pleure plus fort tout d’un coup. Sa mère lui pose la main sur la bouche et lui dit de se taire. Je détourne les yeux. J’ai envie de pleurer et de crier et de vomir. J’ai envie de leur dire de s’occuper de leur fils. Pendant quelques instants, mal-à-l’aise, j’oublie presque pourquoi je ne veux pas être ici même si la situation me semble de mauvais augure. Le nom du petit garçon est appelé à l’interphone, la famille s’éloigne et avec elle, le son déchirant des pleurs. Je suis soulagée un instant, puis le stress par rapport à ce qui nous attend se réinstalle, quelque part entre le fond de ma gorge et mon estomac qui se serre. Lire la suite

objectifs/subjectif

lampions1_FotorVendredi, P. et moi avions convié les gens qui le souhaitaient à se souvenir de Paul, six mois après son décès, en allumant une chandelle pour lui. Nous avons reçu des témoignages de soutien et d’amour et de souvenirs, de nos proches mais aussi de personnes que je ne connais que par le biais de blogues ou d’autres espaces virtuels de soutien. Dans tous les cas, merci infiniment de vous souvenir de Paul et de son passage avec nous. Merci de continuer de rendre réelle sa vie, si courte ait-elle été. Merci d’être présentes et présents pour lui et pour nous.

Les photos et les messages que nous avons reçu m’ont aidé à m’accrocher et à terminer cette semaine tellement baignée par les souvenirs des dernières journées de Paul, en janvier. Nous avons passé la semaine en sa présence, laissant des traces de lui sur notre chemin.

Samedi, nous étions inscrits à une course à pied, la même où P. et moi nous sommes rencontrés. Une course que nous aurions tous deux souhaité courir en compagnie de Paul dans sa poussette. Finalement, nous avons tout de même pris le départ, Paul avec nous par l’esprit uniquement, présent dans le paysage magnifique de l’Isle-aux-Coudres. J’ai couru en pensant à lui, en l’imaginant à sept mois, en essayant de sentir le poids qu’aurait pesé la poussette que nous avions achetée justement pour ça mais qui prend la poussière dans notre sous-sol. Lire la suite

six mois

Photo 2014-07-29 20 22 12Une demi-année à essayer de reprendre pied.

Nous passons quelques jours à camper, comme nous aurions tant souhaité le faire avec Paul. À la place, je pense à lui, au temps qui nous sépare. Il y a six mois, je sentais le sol se dérober entièrement sous mes pieds. La veille, le 29 janvier, avait commencé normalement, banalement. De la visite, des couches à changer, une bouche à nourrir, encore et encore, des bisous à donner. J’ai allaité Paul une dernière fois, sans me douter de quoi que ce soit, heureuse d’être là avec lui. Je m’apprêtais à envoyer des photos de lui et des lettres décrivant le bonheur que nous vivions de l’avoir enfin dans nos bras. Je regardais une dernière fois les photos avant de cacheter les enveloppes. Les premières photos imprimées de Paul, des images choisies parmi les centaines prises pendant ses trois premières semaines de vie. Les enveloppes seront finalement parties vers leurs destinataires une fois l’inimaginable arrivé, parce que ne pas les envoyer m’aurait semblé une insulte à la mémoire de Paul.

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répétitions/rituels

J’ai l’impression de me répéter.
De revivre maintes et maintes fois les mêmes choses, de redire encore et encore les mêmes histoires. C’était très prononcé dans les semaines qui ont suivi la mort de Paul. Éventuellement, ça s’est calmé un peu. Mais un peu seulement.

Doucement, je m’habitue à l’idée mais je continue de sentir le besoin initial de dire. Dire la vie de Paul, son départ, le vide que sa mort a créé, mon expérience de mère, avant et après son décès. Je répète. Je me répète. J’essaie de me faire à l’idée. J’essaie de saisir la situation, littéralement. J’essaie de la comprendre, de la prendre avec moi, de la rendre mienne. J’essaie de combattre le sentiment d’irréalité qui s’est imposé dès les premiers instants où j’ai su que quelque chose n’allait pas, que Paul allait mal.

À ce moment, je m’étonnais encore de la présence de Paul. J’imagine que je ne suis pas la première à avoir vécu ce sentiment surprenant. Prendre la mesure de la beauté du processus à la fois si simple et si complexe qui permet la conception. S’extasier devant la magie nécessaire pour qu’un humain en bonne et due forme pousse dans le corps d’un autre. D’une autre.
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