mon arbre

tendre le bras
du bout des doigts, caresser l’écorce
prendre appui sur une branche basse
me hisser tant bien que mal pour gagner de la hauteur
grimper sur cet arbre qui me rappelle les live oaks de City Park
chênes centenaires, témoins de l’histoire

il y a deux ans et demi j’écrivais
J’ai l’impression que mon arbre généalogique a été pris d’assaut par un enthousiaste de la chainsaw.

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il y aurait tant à dire 

Mon Paul,

Il y aurait tant à dire, tant à écrire. Le temps me manque, les attentes du quotidien et les événements imprévus m’emportent dans dans une vague qui se renouvelle constamment. Les brouillons de textes qui te sont destinés, ou qui explorent ce que c’est de vivre sans toi, de vivre en deuil, continuent de s’accumuler. Toutes les semaines, j’ai l’impression que mon agenda est sur le point de se dégager, que je vais réussir à me poser un moment, à déposer mes idées sur la feuille ou l’écran devant moi. Mais les semaines passent et je me sens souvent débordée.

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les photos

Un soir, je décide de consacrer quelques minutes à un projet d’album photo qui traine depuis plusieurs mois. Je sélectionne des photos à faire imprimer. Des photos de toi.

Les larmes jaillissent, imprévisibles.

Regarder ces images me replonge dans les courtes semaines que nous avons partagées. Je sais que si je nous compare aux nombreux parents endeuillés qui n’ont que quelques photos de leur bébé, et parfois aucune photo de leur bébé vivant, nous avons de la chance. Je sais que nous avons eu de la chance mais je ne peux pas m’en tenir à ça. Je ne peux pas voir que l’aspect positif de ces photos pleines de bonheur que nous avons eu le temps de prendre pendant 25 jours.

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échappé(e)

Pendant des mois, j’ai écrit à peu près tous les jours. Sur Paul. À Paul. Pour Paul. Je m’installais au clavier, souvent sans avoir trop réfléchi au sens de ce que je voulais dire, encore moins aux mots qui pourraient l’exprimer. Pendant des mois, les mots ont poussé au bout de mes doigts sans que j’ai à y penser. Je me relis de temps en temps et je m’étonne de ce qui m’habitait. Il y a une marge entre me souvenir d’avoir été démolie, et lire mes pensées, telles qu’elles se sont exprimées quotidiennement.

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(re/dé)faire son deuil

Je ne sais plus trop où j’avais entendu ça. « Si on ne fait pas son deuil au moment où on devrait le faire, il reviendra s’imposer plus tard dans notre vie » — ou quelque chose de ce genre là.

Je ne me rappelle pas qu’on m’ait dit cela directement, mais l’idée m’a suivie longtemps. Je me souviens, ado, être restée éveillée le soir, à me demander sincèrement si j’avais ou non « fait mon deuil », si je risquais de le voir surgir sans l’avoir vu venir, s’il risquait de se matérialiser comme un mur dans lequel je foncerais, inévitablement, à pleine vitesse. J’imaginais le deuil comme quelque chose qui m’était extérieur, une entité sur laquelle je n’avais pas d’emprise. Je l’envisageais comme quelque chose de quantifiable; je croyais que si je le faisais « bien », j’en arriverais à bout. Comme un livre dont j’aurais parcouru toutes les pages, je pourrais le ranger, satisfaite d’avoir compris ce qu’il y avait à y comprendre.

Je n’ai jamais fini le livre, il y a bien fallu finir par en faire le constat. Mais je n’ai jamais vraiment foncé dans le mur non plus. Les deuils, mes deuils, vont et viennent, se laissent oublier pour mieux s’imposer plus tard.

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partager

mon amour,

Est-ce que je t’ai déjà raconté que ton frère est un peu compliqué à endormir? Ce n’est pas un de ces bébés dont j’entends parler, que l’on pose pour qu’il s’endorme tout seul. Pour arriver à le coucher, il faut souvent le bercer, le promener en poussette ou en porte-bébé, ou l’allaiter. Ou un mélange de tout ça. Parfois, je rajoute à ce mode d’emploi inexact des bruits de pluie qui tombe, ou alors je lui parle doucement, pour l’encourager à céder enfin au sommeil. Ce soir, après lui avoir chuchoté de se relaxer, de laisser ses paupières fermées, de détendre ses muscles, de dormir jusqu’à demain, j’ai essayé autre chose.

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le long du sentier

On marchait ce matin, avec ton père, ta tante et ton cousin.
Ton cousin qui est né juste trois mois avant toi.
Quelques semaines avant ta naissance — il devait avoir un mois ou deux — je l’ai adossé sur mon ventre rond. Tu as bougé, faisant sentir ta présence au creux de moi, et j’ai eu plaisir à croire que c’était parce que tu avais hâte de faire sa connaissance. Je vous ai imaginés, tous les deux, grandissant coude-à-coude. J’ai imaginé vos jeux, votre éventuelle complicité entre cousins (ou entre cousine et cousin!), vos conflits, vos cris, vos rires.

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peur et soulagement

Apprendre à être parent pour un bébé qui n’est plus là, c’est douloureux et compliqué et difficile.
Apprendre à être parent d’un bébé, d’un enfant, après avoir perdu un bébé, c’est moins douloureux, mais c’est compliqué aussi. Et difficile, par moments.

C’est difficile de fonctionner quand on dort mal, quand on est constamment sollicitée.
C’est compliqué de concilier le bonheur et la reconnaissance d’avoir un enfant en santé, qui grandit, qui se développe avec les petites frustrations quotidiennes et avec le sentiment de culpabilité de ne pas réussir à profiter de chaque instant pour ce qu’il est, un moment précieux partagé avec mon bébé. Je sais que c’est normal d’avoir des moments de fatigue, voire de découragement ou de frustration, mais ça ne m’empêche pas de trouver difficile de les accueillir.

C’est difficile et compliqué, aussi, de vivre avec la peur intense qu’il arrive quelque chose à Aimé.

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dans une vie parallèle

Aller faire un tour au marché aux puces avec Aimé.
Croiser une personne avec qui j’ai travaillé il y a plusieurs années.

La dernière fois qu’on s’est vues, c’était par hasard aussi. À la maison de naissance. On était enceintes toutes les deux.
Je me rappelle bien de ça. Mais je ne me rappelle plus si j’étais enceinte de Paul ou d’Aimé.

Je lui demande l’âge de sa fille. J’en conclus que cette rencontre dans une salle d’attente remonte à un peu plus de deux ans.

Paul.

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les choses — la suite (mais sûrement pas la fin)

— J’achète pas, j’échange pour un crédit en magasin, me dit-elle abruptement.

— Ok. Je lui tend le sac dans lequel sont pliés quelques vêtements.

Je ne tiens pas à obtenir de l’argent, à vrai dire. Ce qui m’a poussé à séparer ces items du reste de la pile que je m’apprête à donner au service d’entraide, c’est la combinaison look-démodé-mais-cool et la qualité de ces morceaux. J’avais peur que, dans un endroit voué à offrir aux gens du quartier des vêtements utiles et abordables, le style peu actuel de ces vêtements achetés par ma mère il y a vingt ou trente ans ne leur réserve une place à la poubelle.

une robe de soie rose à la coupe décidément campée dans les années 80
un pantalon à carreaux mi-classique mi-funky

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