ça va

Six mois maintenant depuis la mort de ma mère, six mois, et mon deuil ne se passe pas comme dans les livres. Maintenant, on doit le faire, à l’exemple des tâches quotidiennes, c’est-à-dire ranger bien vite sa peine dans un placard. […]

Autrefois, on portait le deuil. Porter le deuil comme on supporte une charge lourde sur les épaules, un poids qui nous fait ployer. »

– Louise Dupré, L’Album multicolore, p.66-67

Je me souviens, enfant, avoir trouvé cruelle l’idée de porter le deuil. Ça me semblait étrange de forcer les gens en deuil à s’afficher publiquement. À la mort de ma mère, je me rappelle avoir été contente de pouvoir passer inaperçue, d’avoir la possibilité de vivre publiquement comme si de rien était, de ne pas avoir à faire face aux conversations que je voulais à tout prix éviter. Lire la suite

je n’ai pas rêvé

Les bébés continuent de naître. Paul n’est plus là et pourtant, d’autres bébés naissent. Ils naissent, ils grandissent, tout doucement, continuellement. Leurs parents les découvrent et les redécouvrent jour après jour, se réveillent la nuit pour s’en occuper, voient leur peau se défriper, leurs yeux commencer à les reconnaître, leur cou se renforcer jusqu’à pouvoir soutenir leur tête encore lourde et surdimensionnée.

Et puis quoi, ensuite? Je ne sais pas trop. Les bébés naissent, mais Paul n’est plus là pour me faire connaître la suite. Chaque jour porte le renouvellement de son absence. Chaque semaine, chaque mois, nous sommes privés d’une nouvelle étape de sa vie. Il en est privé, j’en suis privée. Chaque instant alourdi par son départ, et par l’étourdissante permanence de sa mort. Tous les jours et toutes les minutes de toute ma vie sans lui. C’est tellement long. La vie de Paul a été tellement courte. Lire la suite

l’oubli

Les semaines passent et tout doucement, une sérénité un peu amère commence à m’habiter. J’imagine qu’au tréfonds de moi, je savais que je survivrais à la disparition de Paul, malgré la souffrance dans laquelle elle m’a plongé, même si j’ai cru par moments que je n’y arriverais pas. Je me rappelle qu’à l’hôpital, dans le petit salon des familles que l’on nous avait assigné même si notre famille était en pleine désintégration, je découvrais cette contradiction en moi. Le sentiment qui débordait de partout, c’était que je ne survivrais pas, que la douleur me dissoudrait de l’intérieur. Pourtant, parallèlement, quand on m’a questionnée, la réponse que j’ai donnée à voix haute au milieu de la brume a plutôt été « je sais que j’ai les outils pour passer à travers mais ça m’écoeure de les utiliser. » Ou quelque chose du genre. Lire la suite

emotional hangover

je m’échappe, hors du temps, pour quelques jours
à repousser un lendemain de veille
inévitable, invivable.

la réalité me rattrape
je t’ai perdu

pour toujours
mon petit
mon tout
moi

J’ai passé trois journées à prendre une pause de la réalité, à renouer des liens avant que trop de temps ne les délie. La distraction était la bienvenue. Mais je me rends bien compte du motif qui se dessine : chaque escapade, chaque moment de repos et de recul est suivi d’une gueule de bois émotive. Lire la suite

un pied, puis un autre

j’ai un travail que j’aime
parfois j’oublie pourquoi
j’ai des ami-e-s
des gens fantastiques
mais je manque de courage pour les voir
je manque d’énergie pour sortir
fake it til you make it
c’est trop fatiguant
j’ai un amoureux
tout ce qui me manque
c’est toi
entre nous deux

Le long de la rivière, je cours. J’essaie de ne pas réfléchir, de ne pas laisser mon esprit dériver trop loin. Je pense à mes pas, à la douleur physique, mineure en comparaison avec la douleur immense et constante de l’absence de Paul.
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son

Pendant les jours qui ont suivis la mort de Paul, son absence me semblait complètement irréelle. Nous venions de passer quatre semaines ensemble, quatre semaines où, comme j’essayais d’expliquer hier, c’est sa présence qui était un peu éthérée, pas complètement fixée dans la réalité. Dans ma réalité.

Certains jours, l’absence de Paul est difficile à réaliser, à réellement saisir. Dans la maison, les photos de lui sont bien visibles. Dans notre chambre, son urne l’est aussi. Dans mon corps, sur mon corps, les traces de son passage sont claires.
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trop de temps

Je ne suis pas seule. Ça semble généralisé parmi les mamans « désenfantées. »

Noter les dates, essayer de rendre compte de leur importance, de leur signification. Autour de moi, dans cette communauté virtuelle qui m’entoure, chaque jour importe. Chaque jour est un anniversaire, si petit ou si grand soit-il.

Je ne suis pas seule à être surprise de l’effet que ces dates me font, de l’emprise qu’elles peuvent avoir sur ma journée. Je suis surprise aussi quand une journée possiblement difficile se passe à peu près bien. Lire la suite

moismiversaire

J’aime rêver à Paul. Au réveil, l’espace d’un moment, je profite de sa présence sans avoir à faire l’effort de l’imaginer. Hier, il était là avec moi, déjà un petit garçon. Tout allait bien, il ne se passait rien. Faute d’avoir nommé ou écrit tous les détails tout de suite, ils se sont estompés. Ne reste que le souvenir de la sensation, tellement agréable, que tout était à sa place. Que notre existence avait suivi le cours normal des choses, qu’elle ne s’était pas brisée un jour de janvier.

Si tout était normal, Paul aurait six mois aujourd’hui. Je me rappelle, il y a longtemps maintenant, avoir célébré les six mois d’une cousine, par une journée de fin d’été. On avait chanté une chanson inventée « Bon moismiversaire » rassemblés autour d’une table à pique-nique, sur un terrain de camping. Je ne me rappelle pas s’il y avait un gâteau, ou un autre élément qui marquait l’occasion. Je me rappelle seulement de la joie dans les paroles, de mon sourire en chantant.
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l’essentiel et le reste

Paul est né au début du mois de janvier, dans un coin du monde où il fait froid, pendant un hiver particulièrement rigoureux. Quand nous quittons l’hôpital, trois jours après sa naissance, il fait un froid mordant, le sol est glissant et accidenté, la glace est figée sur les trottoirs. Les routes sont enneigées et cahoteuses, me rappelant à chaque soubresaut de la voiture la cicatrice au bas de mon ventre, celle que j’essaie d’oublier parce qu’elle m’évoque ce que je considère comme un échec, cette césarienne que je voulais tellement éviter.

Dans les jours qui suivent, j’attends impatiemment de pouvoir sortir dehors. Ça fait plus d’une semaine que je suis à l’intérieur et l’air frais me manque, mais la météo s’acharne sur notre cas. Après le froid, c’est le déluge de pluie verglaçante, puis le retour du gel, rendant les trottoirs et les rues impraticables. Les sages-femmes en visite pour faire le suivi avec Paul doivent s’accrocher l’une à l’autre pour parcourir les quelques mètres entre leur voiture et notre porte d’entrée. Lire la suite

le renard

Au fil des textes écrits par des parents endeuillés et des rencontres de groupes de soutien, je découvre qu’il n’y a pas que ma grand-mère qui croit que les personnes décédées envoient des signes. Qu’elles nous protègent. Qu’elles nous parlent.

J’entends certains parents parler des signes envoyés par leur enfant décédé et une part de moi aimerait y croire. Une part de moi voudrait voir les petits événements de la vie qui me rappellent Paul comme des signes de lui, littéralement. Évidemment, je croise sur mon chemin plein de signes de la présence de Paul. Il est constamment avec moi, en moi, alors je comprends les moments qui se démarquent du quotidien à la lumière de ma relation avec Paul, en fonction de son absence.
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