Les dates significatives, les jours et les mois qui s’additionnent, les anniversaires qui se succèdent. Je ne suis pas la seule à tenir le compte, à accomplir cette comptabilité du deuil. Ça semble même être une pratique assez généralisée parmi les parents qui vivent sans leur bébé. Peut-être parce qu’on a pas ou si peu de moments dans le passé à souligner, on s’accroche à continuer d’imaginer le futur dont on avait rêvé pour notre enfant.
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invisible
Je me rends tout juste compte de la perméabilité de l’espace social que j’occupe, que chacune d’entre nous occupe, entre maman endeuillée, future maman, maman-tout-court. Pendant plusieurs mois, je me suis sentie si profondément ancrée dans l’expérience intense du deuil que j’ai intégré cet aspect de mon vécu à mon identité. Par moments, cette facette de moi a pratiquement occulté toutes les autres, figeant ma perception de moi-même, créant cet auto-portrait endeuillé que j’ai l’impression d’avoir porté avec moi comme une carte de visite, comme un masque.
Ce n’est que tout récemment que j’ai commencé à envisager que l’image que je projette n’est pas/plus uniquement celle du deuil et de la perte de Paul. Sa mort et l’impact profond de cet événement sur le cours de ma vie n’est pas inscrit en toutes lettres sur mon front. J’ai gardé quelques cheveux blancs et les marques indélébiles de ma grossesse. J’ai tracé son passage dans ma vie à l’encre sous ma peau. Mais rien n’indique de manière évidente au monde l’intensité avec laquelle Paul m’habite.
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ça
Décider de devenir parent, de mettre un enfant au monde, implique forcément de faire un saut dans le vide, de croire un instant que l’on peut défier la mort. Il y a des années que j’avais hâte d’en arriver là dans ma vie. Je savais qu’il était souhaitable d’attendre qu’un minimum de conditions soient réunies pour accueillir un enfant dans ma vie mais je n’ai jamais dressé de longue liste de choses à accomplir avant la maternité.
Je crois qu’au fond de moi, je sais depuis longtemps que je veux avoir des enfants rapidement pour pouvoir en profiter le plus longtemps possible, une logique pas infaillible que je tiens de mon expérience d’avoir des parents plus âgés qui sont tous les deux décédés beaucoup trop tôt. Je savais que d’avoir des enfants 10 ans plus tôt que mes parents ne garantirait en rien que je passerais 10 ans de plus à en profiter, que j’offrirais 10 ans de plus sans deuil important à mes enfants. Je savais ça mais ça n’a pas empêché ce calcul étrange de jouer un rôle dans ma décision de devenir maman au moment où je l’ai prise.
p(l)eurs
Paul,
Il y a des jours où je sens que la vie a repris son cours presque normalement. Je fonctionne comme avant. Le poids de ton absence ne disparait pas pour autant mais la charge est supportable. J’arrive à naviguer dans le quotidien, en parlant de toi, en pensant à toi souvent, mais avec un certain détachement, je doit l’admettre. Par moments, je sens que ton absence fait partie de ma vie, tout simplement. Comme si je m’étais résolue à ce qu’elle soit dans l’ordre des choses. Comment faire autrement? La révolte permanente contre la réalité est trop épuisante, j’imagine.
Mais même si je le fais taire, ce fond de révolte m’habite toujours, menaçant de fomenter un coup contre mon État intérieur trop calme. Le tumulte grandit en moi, parfois sans que je me rende compte, et finit par déborder par le coin de mes yeux rougis, à travers ma gorge enrouée, les commissures de mes lèvres, mon nez débordant. Mon corps se révolte et se révulse, m’obligeant à prendre le temps, à faire l’effort de tenter de comprendre ce qui m’habite.
La liste de tout ce qui me fait réagir, de tout ce qui met en évidence ton absence gigantesque s’allonge et s’allonge jusqu’à m’emporter dans les pleurs. Lire la suite
passé composé
Je me sens parfois complètement calme par rapport à l’absence de Paul. Bien malgré moi, j’arrive à penser à sa mort, ou même à en parler, sans être submergée par les émotions. Parfois, ça m’inquiète un peu. Je me sens déconnectée et je me demande ce que ça veut dire par rapport à qui je suis, et à ma façon de vivre mes émotions. J’ai longtemps eu les mêmes inquiétudes par rapport au deuil de mes parents. Je me souviens de multiples conversations où, après avoir annoncé que mes parents — oui, les deux — étaient décédés, je faisais face à la réaction choquée de mon interlocuteur ou interlocutrice sans pouvoir démontrer de sentiments, sans pouvoir prendre un air adéquatement affligé. Je me suis souvent entendue minimiser la situation de mon mieux. « C’est comme ça, c’est correct ».
perdre/prendre pied
Il y a quelques semaines, j’ai senti monter en moi une impression inquiétante. L’impression de perdre le peu de contrôle que j’avais réussi à reprendre sur ma vie au cours des derniers mois. J’ai senti la peine peine enfler en moi, emplir chaque recoin de mon être avec une force que je croyais avoir maitrisée grâce au cheminement accompli depuis la mort de Paul.
Je me suis sentie replonger dans le désespoir que j’avais découvert en mars dernier, alors que je prenais plus pleinement conscience de l’énormité de la perte qui nous était tombée dessus. Je n’arrive pas à trouver les mots qui décriraient avec exactitude ce sentiment. Une impression d’asphyxier peut-être? Une asphyxie implacable, mais lente, presque douce. Comme se noyer dans de l’eau glacée, une anesthésie fatale mais presque attirante, qui invite à se laisser aller. Pourquoi combattre? Pourquoi ne pas se laisser sombrer dans cette peine? Lire la suite
larmes
Hier soir en rentrant d’une réunion, j’allume la radio par automatisme. Une chanson commence, Des larmes, par Émilie Simon, une chanteuse que je ne connais pas. Le rythme, la musique, ne me rejoignent pas particulièrement. Soudain, deux phrases me happent.
Les larmes du nouveau né
Les larmes du bientôt mort
Je les tourne et les retourne dans ma tête.
nouveau né / bientôt mort
nouveau né bientôt mort
Je revois les dernières larmes de Paul, du côté de la vie, de la naissance. Je les entends presque. Je revois son visage congestionné par les pleurs. Je n’ai pas su y lire la détresse. Était-elle là? Est-ce que ses larmes à ce moment étaient différentes des larmes des jours d’avant? Je n’y ai pas lu la détresse. Je n’y ai pas lu l’avenir. Je n’ai pas déchiffré dans les cris de signe que c’était les derniers que j’entendrais. Lire la suite
capture your grief 9 / 10
day 9 — in memory
Dès les premiers jours du deuil, j’ai senti le besoin de marquer la présence de Paul dans ma vie sur mon corps. À l’hôpital une infirmière avait dessiné des petits X à l’intérieur des chevilles de Paul pour pouvoir prendre son pouls toujours au même endroit. Le dernier jour, alors qu’on se préparait à dire aurevoir pour la dernière fois, je me suis dit que j’allais immortaliser ces marques sur mon corps. Deux semaines plus tard, au lendemain de la cérémonie pour Paul, je me suis fait tatouer les petits X, signe de la vie dans les pieds de mon bébé, signe de son passage, stigmate de l’absence trop immense. La douleur physique très temporaire, un instant en adéquation avec ma peine. Lire la suite
imaginer
L’année dernière, quelque part pendant ma grossesse, j’ai commenté à ma collègue que j’avais l’impression d’être très centrée sur moi-même, égocentrique, presque. Elle m’a répondu à la blague que je pourrais faire équipe avec sa fille, à l’aube de l’adolescence et plongée à pieds joints dans une phase nombriliste. Je me sentais un peu coupable de ne penser qu’à moi mais mon entourage me répétait que je pouvais me le permettre, et je me justifiais à moi-même en me disant que bientôt, je me tournerais entièrement vers les besoins et les attentes de quelqu’un d’autre. Et d’ailleurs, m’occuper de moi pendant la grossesse ne pouvait-il pas être vu comme de l’attention portée à mon bébé?
Cette impression d’égocentrisme ne m’a pas quittée.
ta chambre
mon petit Paul,
ça se passe au milieu de la nuit…
Je suis éveillée depuis plusieurs heures. Je tourne et me retourne, incapable de trouver le sommeil. Pour éviter de réveiller ton papa, je change de pièce. Je vais dans ta chambre, celle que tu n’as jamais utilisée, celle qui ne te servira jamais. Celle que j’appelle toujours la chambre de Paul. Lire la suite