répétitions/rituels

J’ai l’impression de me répéter.
De revivre maintes et maintes fois les mêmes choses, de redire encore et encore les mêmes histoires. C’était très prononcé dans les semaines qui ont suivi la mort de Paul. Éventuellement, ça s’est calmé un peu. Mais un peu seulement.

Doucement, je m’habitue à l’idée mais je continue de sentir le besoin initial de dire. Dire la vie de Paul, son départ, le vide que sa mort a créé, mon expérience de mère, avant et après son décès. Je répète. Je me répète. J’essaie de me faire à l’idée. J’essaie de saisir la situation, littéralement. J’essaie de la comprendre, de la prendre avec moi, de la rendre mienne. J’essaie de combattre le sentiment d’irréalité qui s’est imposé dès les premiers instants où j’ai su que quelque chose n’allait pas, que Paul allait mal.

À ce moment, je m’étonnais encore de la présence de Paul. J’imagine que je ne suis pas la première à avoir vécu ce sentiment surprenant. Prendre la mesure de la beauté du processus à la fois si simple et si complexe qui permet la conception. S’extasier devant la magie nécessaire pour qu’un humain en bonne et due forme pousse dans le corps d’un autre. D’une autre.
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emotional hangover

je m’échappe, hors du temps, pour quelques jours
à repousser un lendemain de veille
inévitable, invivable.

la réalité me rattrape
je t’ai perdu

pour toujours
mon petit
mon tout
moi

J’ai passé trois journées à prendre une pause de la réalité, à renouer des liens avant que trop de temps ne les délie. La distraction était la bienvenue. Mais je me rends bien compte du motif qui se dessine : chaque escapade, chaque moment de repos et de recul est suivi d’une gueule de bois émotive. Lire la suite

chercher du sens

Il y a quelques semaines, lors d’une rencontre de groupe de soutien, l’animatrice nous parle de la recherche de sens comme un aspect incontournable du deuil, comme une étape essentielle à un deuil qui permet, éventuellement, de revivre. J’ai des doutes. Je ne vois pas de sens à la mort de Paul. Et je ne suis pas certaine de vouloir en trouver.

Il y a deux jours. J’écoute une émission qui présente des extraits de conférences TED pour m’encourager à terminer une course (un peu) longue. Dans l’un d’eux, il est question de la persévérance de différent-e-s athlètes face aux obstacles rencontrés dans leur vie et dans leur carrière. L’émission présente le parcours d’Amy Purdy, une snowboardeuse qui a remporté deux coupes du monde et participé aux jeux paralympiques de Sotchi après avoir subi une amputation des deux jambes à l’âge de 19 ans à cause d’une méningite fulgurante. Dans sa conférence, elle parle du processus par lequel elle est passée pour donner du sens à cette expérience, elle qui, quelques années auparavant s’était dit que si elle un jour elle perdait l’usage de ses jambes, elle mettrait fin à ses jours.
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un peu de repos

mon petit tout,

Il y a longtemps que je ne t’ai pas écrit à toi directement.

Quand j’écris aux autres, quand je parle de toi à la troisième personne, j’espère que tu sais que tu reste mon interlocuteur privilégié.

J’essaie de réfléchir, de fonctionner. Parfois j’y arrive, même si tu sais, tu as toujours ta place dans mon esprit. Je t’imagine comme un petit animal dans cet espace inventé qu’occupent mes pensées. Mon minuscule monde des idées personnel.

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fierté

Je viens de passer quelques jours à Montréal et à Toronto. Un court voyage visant d’abord à encrer dans ma peau une marque du petit marcassin, n’ayant demandé qu’une organisation très minimale. C’était simple et agréable. Du temps passé à explorer des horizons (plus ou moins) nouveaux en bonne compagnie. J’en ai profité, malgré la fatigue qui continue de me peser. Et surtout, malgré l’arrière-goût d’anormalité qui teinte tout ce que je fais. Je ne devrais pas être là, à assister à une pièce de théâtre au milieu de l’après-midi, seule dans une ville loin de chez moi. Je devrais être à la maison avec mon bébé ou en train de vivre une première expérience de camping ou de baignade avec lui. À la place, je dispose de toute cette liberté de mouvement dont je ne veux plus.
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moismiversaire

J’aime rêver à Paul. Au réveil, l’espace d’un moment, je profite de sa présence sans avoir à faire l’effort de l’imaginer. Hier, il était là avec moi, déjà un petit garçon. Tout allait bien, il ne se passait rien. Faute d’avoir nommé ou écrit tous les détails tout de suite, ils se sont estompés. Ne reste que le souvenir de la sensation, tellement agréable, que tout était à sa place. Que notre existence avait suivi le cours normal des choses, qu’elle ne s’était pas brisée un jour de janvier.

Si tout était normal, Paul aurait six mois aujourd’hui. Je me rappelle, il y a longtemps maintenant, avoir célébré les six mois d’une cousine, par une journée de fin d’été. On avait chanté une chanson inventée « Bon moismiversaire » rassemblés autour d’une table à pique-nique, sur un terrain de camping. Je ne me rappelle pas s’il y avait un gâteau, ou un autre élément qui marquait l’occasion. Je me rappelle seulement de la joie dans les paroles, de mon sourire en chantant.
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l’essentiel et le reste

Paul est né au début du mois de janvier, dans un coin du monde où il fait froid, pendant un hiver particulièrement rigoureux. Quand nous quittons l’hôpital, trois jours après sa naissance, il fait un froid mordant, le sol est glissant et accidenté, la glace est figée sur les trottoirs. Les routes sont enneigées et cahoteuses, me rappelant à chaque soubresaut de la voiture la cicatrice au bas de mon ventre, celle que j’essaie d’oublier parce qu’elle m’évoque ce que je considère comme un échec, cette césarienne que je voulais tellement éviter.

Dans les jours qui suivent, j’attends impatiemment de pouvoir sortir dehors. Ça fait plus d’une semaine que je suis à l’intérieur et l’air frais me manque, mais la météo s’acharne sur notre cas. Après le froid, c’est le déluge de pluie verglaçante, puis le retour du gel, rendant les trottoirs et les rues impraticables. Les sages-femmes en visite pour faire le suivi avec Paul doivent s’accrocher l’une à l’autre pour parcourir les quelques mètres entre leur voiture et notre porte d’entrée. Lire la suite

pour (essayer d’) en finir avec l’auto-censure

On dit qu’une personne est lourde quand elle nous semble se vautrer excessivement dans des émotions perçues comme négatives – par exemple la colère, l’anxiété et la tristesse. Le mot ‘lourdeur’ a une connotation péjorative et, de fait, est porteur de censure. On peut donc l’utiliser comme bâillon, de façon à ne pas avoir à gérer les émotions de la personne en face, à ne pas subir un drain émotif malvenu.

Mimi

La fête nationale. Une part de moi s’en fout un peu, et je ne me sens pas l’énergie d’exposer des critiques politiques/constructives à ce moment d’étalage collectif d’un nationalisme un peu vide. De toute façon, plein de gens l’ont fait tout à fait adéquatement et se sont fait un plaisir de le partager sur leur réseau social de choix. Alors pour ma part, je n’ai pas partagé à ma ribambelle « d’ami-e-s » ce que j’en pensais. Pourtant, j’avais le temps. Et, au fond, j’avais quelque chose à dire.
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le renard

Au fil des textes écrits par des parents endeuillés et des rencontres de groupes de soutien, je découvre qu’il n’y a pas que ma grand-mère qui croit que les personnes décédées envoient des signes. Qu’elles nous protègent. Qu’elles nous parlent.

J’entends certains parents parler des signes envoyés par leur enfant décédé et une part de moi aimerait y croire. Une part de moi voudrait voir les petits événements de la vie qui me rappellent Paul comme des signes de lui, littéralement. Évidemment, je croise sur mon chemin plein de signes de la présence de Paul. Il est constamment avec moi, en moi, alors je comprends les moments qui se démarquent du quotidien à la lumière de ma relation avec Paul, en fonction de son absence.
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les nuits

Je sens le museau mouillé de Lula me pousser doucement sur la main. Je me réveille à moitié. Je lui dis de retourner dans son panier. Il pleut fort. Je n’entends pas d’orage mais apparemment, Lula capte des bruits de tonnerre au loin, qui me sont imperceptibles. Elle s’agite, se couche, se relève. Tourne et se retourne. Le cliquetis de ses griffes sur le plancher m’empêche de me rendormir. Je me lève pour aller chercher le vieux peignoir dont on se sert pour l’essuyer quand elle est mouillée. J’en recouvre Lula, lui fabricant une petite tanière. Elle s’apaise enfin.

Je retourne me coucher le cœur chaviré. Le temps d’un instant, j’ai senti la satisfaction d’avoir répondu à un besoin pressant, d’avoir accompli un devoir, d’avoir pris soin. Puis, dans ce demi sommeil, je réalise à quel point j’aurais voulu avoir à me réveiller pour mon bébé. Les nuits lourdes et ininterrompues ne sont plus gage de repos mais de désolation. Lire la suite